Les multiples vies de la couverture du "Sceptre d'Ottokar" de Tintin

Les multiples vies de la couverture du "Sceptre d'Ottokar"
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Les multiples vies de la couverture du "Sceptre d'Ottokar" - © Hergé / Moulinsart 2021

Les musées sont ouverts ! Pour vous faire découvrir leur patrimoine, on vous raconte l’histoire de ces chefs-d’œuvre de nos collections muséales pourtant méconnus.

A Louvain-la-Neuve, le Musée Hergé présente la vie et l’œuvre du plus célèbre des dessinateurs belges, avec évidemment, la part belle à son héros mythique, Tintin. Dans le parcours coloré du musée, on y découvre l’envers de l’élaboration des plus grandes planches et couvertures de BD, parmi lesquelles celle du Sceptre d’Ottokar.

Tintin dans le monde réel

Vous ne le savez peut-être pas, mais Le sceptre d’Ottokar, l’album bien connu du petit reporter belge, dans lequel on croise pour la première fois la Castafiore, n’est pas le titre original de cette aventure de Tintin. Parue entre 1938 et 1939, dans Le Petit Vingtième, ce 8e épisode s’appelait alors Tintin en SyldavieLa trame reste sensiblement la même : Tintin déjoue une machination dans un petit royaume (fictif) des Balkans, qui est en passe de se faire annexer par son voisin belliqueux, la Bordurie.

En 1938, évoquer une annexion n’est pas un hasard. Cette année-là, en effet, l’Allemagne nazie annexe l’Autriche, c’est ce qu’on appellera l’Anschluss. Les tentions sont nombreuses en Europe, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et l’Europe centrale n’y échappe pas, Hergé dira lui-même que la Syldavie est un avatar de l’Albanie qui s’apprête à se faire annexer par l’Italie fasciste. Même la Belgique à peur, à juste titre, de revivre l’invasion allemande de 1918. Hergé inscrit donc son héros dans une actualité criante, comme il l’a fait pour Le Lotus bleu qui relate les tensions entre deux pays, bien réels ceux-là, le Japon et la Chine. La plupart des lecteurs et lectrices de l’époque ne peuvent pas ne pas s’en rendre compte.

Il faut dire qu’Hergé est un spécialiste pour s’inspirer de ce que les gens connaissent. Toute son œuvre est truffée de références et inspirée de ce qu’il voit au cinéma, dans les musées ou dans les actualités filmées. Les Dupont-Dupond ne vous font-ils pas un peu penser à Chaplin ? Et le gorille de L’île noire n’a-t-il pas des airs de King Kong ? On sait bien que Rascar Capac est inspiré des momies péruviennes conservées en Belgique, et que Tryphon Tournesol est le sosie du scientifique suisse Auguste Piccard. Tant de références que le public connaît bien, lorsque les albums paraissent.


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Dans les tribulations de Tintin en Syldavie, Hergé s’inspire des cultures balkaniques pour créer un univers stylistique qui fera tout de suite penser aux pays d’Europe centrale. Mais ce n’est pas sans apporter des modifications graphiques d’importance au fil du temps.

Un album sous couvertures

Alors que la parution dans Le Petit Vingtième touche à sa fin, Hergé et son éditeur envisagent la sortie de l’histoire en album. L’auteur propose un nouveau titre, "Le sceptre d’Ottokar IV", mais Charles Lesne et Louis Casterman, les éditeurs, le trouvent trop dur. Hergé enlèvera le "IV" pour garder le reste. Pour la première fois, on supprime également le "Tintin reporter" pour ne garder que le nom du héros.

Les discussions sont âpres entre les trois hommes, pour trouver la couverture idéale. Les éditeurs veulent rester dans les clous, budgétairement parlant, et Hergé veut une couverture qui impressionne, avec des dorures pour souligner les armoiries syldaves. Cela lui sera refusé, mais Casterman accepte d’inclure des pages "hors-texte", qui ne sont pas incluses dans le déroulement de l’histoire mais sont présentées comme un petit prospectus touristique de la Syldavie. Malheureusement pour Hergé, impossible d’insérer ces pages à temps, elles devront l’être plus tard, après la sortie des 500 premiers albums. Autant dire que ces 500 exemplaires "incomplets" valent aujourd’hui leur pesant d’or.

Le succès de l’album, malgré la guerre, encourage une seconde édition, en 1942. Hergé modifie complètement la couverture, et lui donne la structure qu’on lui connaît mieux : Tintin et Milou sortant d’une porte gardée par deux Syldaves en uniforme, inspiré de celui des célèbres gardes de la Tour de Londres, les "Beefetears"Il modifiera encore une fois cette couverture, après en avoir tiré 5000 exemplaires, afin de mieux faire ressortir le titre sur un parchemin.

En 1947, Hergé travaille avec Edgar P. Jacobs pour la mise en couleur de l’album, qui sera encore une fois réédité. C’est ce dernier qui apporte des modifications profondes à la couverture, en remaniant notamment les costumes des gardes pour leur conférer un aspect plus en phase avec ce que l’on s’imagine d’une culture balkanique.

Entre 1939 et 1947, l’album connaîtra donc 4 couvertures différentes, montrant le jusqu’au-boutisme d’Hergé et de ses collaborateurs.


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Le musée est ouvert !

Le Musée Hergé a rouvert ses portes depuis début décembre. Il est ouvert les vendredi, samedi et dimanche, sauf pour les vacances de Carnaval, où il vous accueille tous les jours sauf le lundi.

Vous devez réserver votre visite par e-mail (resa@museeherge.com), par téléphone (+32 (0) 10 48 84 13) ou via la plateforme de réservation.

Ce sera l’occasion de découvrir l’exposition temporaire En Amérique avec Tintin.