La rotonde de l'AfricaMuseum, un patrimoine colonial mis en question

La rotonde de l'AfricaMuseum
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La rotonde de l'AfricaMuseum - © MRAC, Tervuren

Les musées sont ouverts ! Pour vous faire découvrir leur patrimoine, on vous raconte l’histoire de ces chefs-d’œuvre de nos collections muséales pourtant méconnus.

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas à un objet que nous allons nous intéresser, mais bien à une salle toute entière. Le bâtiment qui abrite l’AfricaMuseum a été conçu comme une ode à la colonisation, et sa grande rotonde était censée en être le joyau. Après sa réouverture en 2018, la salle a dû subir un nécessaire réaménagement, en respectant l’intégrité d’un monument classé. Un équilibre entre patrimoine et décolonisation difficile à trouver.

Un musée pour glorifier la colonisation

En 1897, Léopold II est à la tête d’une vaste colonie en Afrique, le Congo. Pour promouvoir et justifier la colonisation auprès des Belges, le roi fait mettre en place une vaste exposition coloniale dans son domaine royal de Tervuren, en marge de l’exposition internationale. Il veut faire de cette exposition un véritable musée permanent, et le projet se concrétise grâce à l’architecte français Charles Girault, concepteur du Grand Palais à Paris. Mais le roi meurt avant la fin de la construction du musée, qui est inauguré en 1910 par Albert Ier.

La grande rotonde, pièce majeure du bâtiment, est décorée pour rendre hommage à Léopold II. On y retrouve son monogramme, le double L (présent 45 fois dans l’ensemble du bâtiment), une grande étoile sur le sol en marbre qui figure celle du drapeau de la colonie, et un buste du roi. Le long des murs, des corniches sont aménagées pour recevoir des statues. Elles ne sont que deux à l’inauguration, mais 14 autres les rejoignent au fil des ans.

Certes, ces statues ont d’indéniables qualités esthétiques, mais à y regarder de plus près, le message colonialiste de chaque œuvre saute aux yeux. Véritables outils de propagande, les statues représentent les Africains et Africaines comme des êtres inférieurs qu’il faut civiliser. Nus, musclés, les sujets sont toujours occupés à une action physique primaire (chasse, cueillette, etc.) jamais intellectuelle. Les personnages noirs sont plus petits que les blancs, renvoyant une image infantilisante. On veut montrer une infériorité raciale physique et intellectuelle.

L’une des statues les plus parlantes est signée du sculpteur Arsène Matton, et s’intitule "L’esclavage". Installée en 1929, elle représente un "arabe" stéréotypé brutalisant une Congolaise nue. Cette œuvre est censée symboliser l’éradication de l’esclavagisme apportée par la colonisation. Un comble quand on sait que les coloniaux pratiquaient le travail forcé à grande échelle sur les populations locales.

Une décolonisation difficile

Lorsque l’AfricaMuseum entame sa rénovation en 2013, il n’est plus possible d’afficher ces œuvres telles quelles. Il est question de les sortir de leurs niches, mais elles font partie intégrante du bâtiment classé, impossible donc d’y toucher. En 2015, le musée lance un concours à destination d’artistes d’origine africaine pour la création d’une œuvre d’art qui puisse servir de contrepoids. C’est Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, monumentale statue en bois ajouré de l’artiste congolais Aimé Mpane qui est choisie et placée dans la salle peu avant la réouverture.

Malgré cela, le public fait part de son incompréhension face au maintien des statues coloniales. Malgré les textes explicatifs, la volonté du musée de faire passer un message décolonial n’est pas bien perçue. En 2019, une délégation de l’ONU juge que la réorganisation ne va pas assez loin. Le musée est fermement invité à supprimer toute propagande coloniale et à présenter clairement la violence et les inégalités du passé colonial de la Belgique.

En réponse à ces critiques, une seconde œuvre de Mpane est placée dans la rotonde en 2020. Egalement en bois ajouré, elle représente le crâne du chef Lusinga, et symbolise les violences du passé, face à la dignité et aux promesses de l’avenir représentées par la première sculpture.

Mpane a ensuite sollicité Jean-Pierre Müller, artiste belge, pour confronter le patrimoine que constitue l’ensemble des statues coloniales de la rotonde, et la lourde histoire qu’elles incarnent. Le fruit de leur collaboration est le projet RE/STORE qui complète l’aménagement de la salle. Des voiles semi-transparents sont accrochés à une légère distance des 16 statues existantes, et sur lesquels sont imprimées des images contemporaines. Leur superposition permet une lecture nouvelle d’un lourd patrimoine et en défie le contenu historique et idéologique.

Le musée est ouvert !

Vous pourrez vous faire votre propre idée sur la décolonisation entamée par l’AfricaMuseum, en allant le visiter du mardi au dimanche. Réservez votre visite guidée en cliquant ici.

Vous pourrez également visiter la toute première expo temporaire du musée, consacrée à l’artiste kinois Freddy Tsimba.

Le site internet du musée regorge de choses à découvrir, comme des expositions virtuelles inédites, l’histoire de certaines des collections de l’institution, ou des "Museum Talks", capsules vidéo mensuelles qui font découvrir le travail des chercheurs et les coulisses du musée.