La "dérestauration" de statuettes signées Jean Del Cour, maître du baroque liégeois

Bozetto de Saint-Domitien avant (gauche) et après (droite) dérestauration
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Bozetto de Saint-Domitien avant (gauche) et après (droite) dérestauration - © Ville de Liège

Les musées sont ouverts ! Pour vous faire découvrir leur patrimoine, on vous raconte l’histoire de ces chefs-d’œuvre de nos collections muséales pourtant méconnus

On vous parle souvent de ces restaurations d’œuvres d’art complètement ratées, qui modifient à jamais l’aspect des statues ou peintures qui en sont victimes. Mais il arrive parfois que des restaurations successives, pourtant réussies au premier regard, s’avèrent dangereuses pour l’intégrité des pièces d’origine. C’est le cas pour les bozetti, statuettes de terre cuite, signée de Jean Del Cour, le maître liégeois du baroque, et conservées au Grand Curtius.

Liège, ville baroque

Jean Del Cour est né à Hamoir, en 1627. Parti en Italie, il se forme auprès du plus grand artiste de l’époque, le Bernin, dont il sera élève durant 10 ans. Il apprendra l’art de la sculpture et les rudiments du style baroque, alors en pleine floraison en Italie. Revenu à Liège, qui est alors une principauté indépendante, il devient l’un des artistes les plus en vue, introduisant le baroque dans la ville des princes-évêques.

Ses statues fleurissent un peu partout dans l’espace public liégeois, que ce soit dans la cathédrale Saint-Paul, sur la place du Marché ou sur la Vinâve d’Île. Il sera même chargé de la rénovation du Perron, monument emblématique de la cité ardente. On lui connaît pas moins de 200 œuvres. Avec lui, la statuaire prend une nouvelle dimension, plus marquée, plus décorative. Del Cour donne ses lettres de noblesse au baroque mosan, moins exubérant que le français, mais moins stricte que le néerlandais.

Liège devient un centre important pour l’architecture baroque au fil des décennies, répandant même le style ailleurs dans le pays. Le bâtiment baroque le plus emblématique restera sans aucun doute la façade du palais des princes-évêques, actuel palais de Justice, construit une trentaine d’années après la mort de Jean Del Cour (en 1707).

Des statuettes de terre cuite pour parfaire son art

Avant de réaliser ses statues polychromes grandeur nature, Del Cour réalisait des "bozetti", de petites esquisses en terre cuite. Ces sortes de "maquettes" miniatures servent à l’artiste à imaginer son œuvre, l’améliorer, la retoucher, avant de passer à un plus grand format. Souvent, on y retrouve des imperfections, des annotations de mesures, des traces d’outils. Certaines, particulièrement travaillées, ont également dû servir de modèle à montrer aux commanditaires.

Ces statuettes peuvent paraître bien anodines, et pourtant elles nous en apprennent beaucoup sur le processus de création des statues et des monuments de l’époque, ainsi que sur les techniques utilisées. Pour certains artistes, un dessin en deux dimensions ne suffit pas à élaborer leurs œuvres, ils ont besoin de les visualiser dans l’espace pour les parfaire. C’est particulièrement vrai à la Renaissance puis à l’époque du Baroque, où les sculptures se font de plus en plus complexes. Puisque les statues sont mieux mises en valeurs, et qu’on peut les voir sous plusieurs angles, il ne faut pas qu’un seul de leur côté soit laissé au hasard.

Les bozetti conservés à Liège représentent des sujets religieux, comme la quasi-totalité du travail de Del Cour. L’un d’eux est une figuration de "l’Immaculée Conception", qui préfigure une statue réalisée pour l’abbaye d’Herkenrode. Un autre est une représentation de Saint-Domitien.

 

Restauration et dérestauration

Au fil du temps, les statuettes ont été restaurées plusieurs fois, et pas toujours de manière idéale. Puisqu’elles sont un travail préparatoire imparfait, des mains hasardeuses tentent de les rendre plus "exposables". On masque les défauts sous des couches de matières, on recolle des morceaux, on applique des surpeints, on les badigeonne de vernis et autres substances censées les préserver des affres du temps.

En réalité, ces malheureuses "restaurations" anciennes font plus de mal aux objets, et à ce qu’ils peuvent nous apprendre, qu’autre chose. Certains produits et certaines matières utilisées menacent directement l’intégrité des statuettes. Le plâtre ou le ciment avec lesquels on a tenté de boucher des trous, rattacher des pièces ou masquer des imperfections, risquent de provoquer des fissures, et la peinture à l’huile corrosive peut attaquer la terre cuite. Certaines matières s’altèrent plus vite que l’originale, apportant moisissures et cristallisations.

En 2017, les bozetti liégeois font l’objet d’une nécessaire dérestauration. A cette occasion, on découvre même que la tête de ce pauvre Saint-Domitien n’est pas l’originale ! Elle a été collée sur un corps qui n’est pas le sien, et elle n’a même pas de cou. Les reconstitutions hasardeuses sont éliminées, les couches de repeints enlevées, les collages défaits, pour se rapprocher le plus possible de l’état original des mini-œuvres telles que Del Cour les avait réalisées. Visuellement, le résultat donne l’impression d’être plus abîmé qu’avant, et pourtant il n’en est rien. Grâce à ces interventions, les bozetti devraient perdurer encore longtemps dans les collections du patrimoine liégeois du Grand Curtius.

Le musée est ouvert !

Le Grand Curtius est ouvert du lundi au dimanche, de 10h à 18h. Les réservations – obligatoires — se font en ligne, sur cette page.

Plusieurs expositions temporaires sont en cours, comme Inner Space Vol.6 ou Andy Warhol by Typex.