Art Nouveau : rénover les sgraffites, ce patrimoine urbain souvent délaissé

Art Nouveau : rénover les sgraffites, ce patrimoine urbain souvent délaissé
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Art Nouveau : rénover les sgraffites, ce patrimoine urbain souvent délaissé - © Marc Frognet

Il vous suffit bien souvent de lever la tête, lorsque vous marchez dans les rues de Bruxelles, Liège ou Anvers, pour les apercevoir. Souvent discrets, bien trop souvent délabrés, les sgraffites ornent des milliers de façades de nos demeures ou bâtiments publics. Un patrimoine abondant, qui nécessite d’être protégé contre les affres du temps.

Le mot "sgraffite" vient de l’italien "graffiare", autrement dit "griffer". Car il ne s’agit pas de peinture, mais bien d’un type de gravure. C’est en "grattant" la matière à base de chaux, que l’on forme ces fresques, parfois assez petites, d’autres fois monumentales.

Les plus célèbres architectes, Horta, Van de Velde, Hankar ou Strauven ont fait appel a des "sgraffistes" pour embellir leurs constructions. Certains architectes réalisaient eux-mêmes leurs sgraffites. C’est notamment le cas de Paul Cauchie, qui sera l’un des sgraffistes les plus renommés. D’autres, comme Henri Privat-Livemont, sont à l’origine artistes, peintres ou publicistes.


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Une technique ancestrale

Le "sgraffito" est une technique qui date de la Renaissance italienne, empruntant des techniques antiques à la céramique de Mésopotamie ou de Grèce.

Le principe est simple. Il faut appliquer une couche d’enduit noir ou foncé, recouverte d’une ou plusieurs autres couches de couleur plus claire. En décalquant en pointillé puis en grattant le contour d’un dessin, le noir réapparaît pour donner une épaisseur et un volume au trait. Certains sgraffites sont mêmes rehaussés de dorures.

Bruxelles est l’une des villes les plus riches du monde en matière de sgraffites Art Nouveau. On en retrouve toutefois un peu partout en Belgique, de Gand à Namur, de Tournai à Liège. Certains bâtiments publics sont rehaussés de sgraffites, comme l’école n°13 de Schaerbeek, dont les sgraffites rouge et or de Privat-Livemont ont été rénovés et classés.


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Les sujets stylisés sont typiquement Art Nouveau : des fleurs, des plantes, des animaux, des visages féminins, des allégories, des corps de métier, parfois même des paysages de montagnes, de chasses ou de décors exotiques. Cet art s’est exprimé sur nos façades (et parfois, plus rarement, dans des intérieurs) durant le court laps de temps qu’a duré la mode de l’Art Nouveau, entre 1895 et 1912. Lorsqu’elle a été éclipsée par l’Art Déco, le sgraffite a été délaissé au profit d’autres techniques décoratives.

Entre l’art et la construction

Marc Frognet est un des rares artisans à rénover les sgraffites en Belgique. Sa spécialisation dans ce domaine, il l’a réalisée auprès de l’Institut du patrimoine wallon, devenu depuis l’Agence wallonne du patrimoine, qui offre toujours ces formations, tant pour un niveau d’apprentissage scolaire que pour un niveau professionnel confirmé. Il a également parfait son apprentissage auprès d’une autre professionnelle, qui lui a appris ses propres techniques. D’autres artisans, hommes ou femmes (il y a d’ailleurs une importante proportion de femmes rénovatrices de sgraffites, chose rare dans les professions liées au bâtiment) ont eu une formation plus artistique, venant du domaine de la restauration de tableaux.

Le sgraffite en tant que tel est à la fois un art de décoration, mais aussi une technique du bâtiment.

Précise M. Frognet. Car il faut du savoir-faire pour rénover cet héritage architectural. La chose n’est pas à la portée de n’importe quel restaurateur. Il faut savoir identifier les menaces qui pèsent sur les œuvres, connaître les bons matériaux pour créer les bons enduits qui n’abîmeront pas ce qui existe déjà, et avoir suffisamment l’âme artistique pour recréer à l’identique, ou "dans le style de", ce qui a disparu.

Un héritage en péril

Bien souvent, dans nos villes, les façades Art Nouveau dites "mineures" ne sont pas ou peu entretenues. Les sgraffites en souffrent, essentiellement à cause de l’humidité et des infiltrations d’eau dans les enduits de fond qui viennent les décoller ou les faire gonfler. La proximité des corniches en mauvais état et des gouttières bouchées en est souvent responsable.

La pollution de l’air et des pluies attaque également la chaux, une matière calcaire sensible à l’acidité. Les pigments se ternissent avec la lumière, la dorure s’efface, le gel, les mousses, champignons et algues peuvent gravement altérer une œuvre.

Parfois, ce sont les matériaux et les techniques de bases qui peuvent poser problème, comme le souligne M. Frognet.

Paul Cauchie utilisait de la coque, une matière organique, pour noircir ses enduits, ce qui fait qu’aujourd’hui, ils sont pratiquement tous purulents. C’est ce qu’on appelle des enduits morts.

Pour lier les enduits, certains y inséraient du crin de cheval. D’autres y ajoutaient des cheveux humains, qui tiennent moins bien dans le temps. Parfois, ce sont même des rénovations précédentes qui posent problème, car les nouveaux enduis utilisés sont de moins bonne qualité ou n’accrochent pas assez.

Bref, les menaces sont nombreuses. Certains sgraffites sont tellement endommagés, qu’il est inutile d’espérer les sauver. Il faut alors tout refaire.

La demande pour la rénovation des sgraffites existe. D’autant plus que des aides régionales sont accordées, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, pour la rénovation du "petit patrimoine".

Pour se renseigner sur ces primes, rendez-vous sur les sites de patrimoine.brussels et de l’AWaP.

Rénover un sgraffite ne se fait pas en un claquement de doigts.

Il n’y a pas seulement le travail manuel sur le terrain. Lorsqu’une partie est manquante, il faut également se rendre dans des archives pour se rapprocher au maximum du dessin original. Il faut retrouver des clichés anciens, des plans, des descriptions, etc.

Lors d’une rénovation rue Demolder, à Schaerbeek, il manquait un sgraffite complet sur la façade. On a retrouvé une dame qui vendait une carte postale à Furnes, où l’on voyait la moitié de la maison. On a su l’agrandir et déduire quel était le sgraffite, pour pouvoir le refaire.

Pour un sgraffite d’un mètre carré, s’il est détruit à 50%, il faut à un ouvrier seul à peu près 13 ou 14 jours pour faire des recherches, recréer le dessin, monter le chantier, nettoyer, mettre la couche d’accroche et les enduits, faire les gravures, laisser la chaux prendre et sécher en fonction des conditions climatiques, puis mettre en peinture.

Mais le résultat en vaut souvent la chandelle. Car comme le souligne M. Frognet :

Rénover un sgraffite, c’est faire revivre les façades, c’est mettre de la couleur dans nos villes.


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