Orsay explore l'âme sauvage des pays baltes

Une quarantaine d'artistes baltes sont réunis jusqu'au 15 juillet dans "Âmes sauvages" au musée d'Orsay
Une quarantaine d'artistes baltes sont réunis jusqu'au 15 juillet dans "Âmes sauvages" au musée d'Orsay - © Michel Euler / POOL / AFP

Mikalojus Konstantinas Ciurlionis, Konrad Mägi, Janis Rozentals: considérés comme des artistes de premier plan dans les Pays baltes, ils restent ignorés ailleurs comme beaucoup de créateurs de cette région. Une exposition au musée d'Orsay vient réparer cet oubli.

Respectivement lituanien, estonien et letton, ces trois peintres figurent en bonne place parmi la quarantaine d'artistes réunis dans "Âmes sauvages" (jusqu'au 15 juillet) par Rodolphe Rapetti, spécialiste du symbolisme, avec la collaboration des directeurs des musées nationaux baltes. Cette exposition sera ensuite présentée dans les trois pays. Couvrant la période allant de 1890 aux années 1920-1930, l'exposition marque la célébration cette année par ces trois nations de leur constitution en Etats indépendants à la fin de la Première Guerre mondiale.

Systématiquement associés en raison de leur situation géographique et de leur annexion par l'Union soviétique après le deuxième conflit mondial, ces pays appartiennent en fait à des mondes culturels différents, entre une Lettonie plutôt liée à la culture allemande, une Lituanie en lien avec la Pologne, et une Estonie très proche de la Finlande, à l'instar de leurs langues étroitement apparentées.

L'émancipation des nations baltes s'est accompagnée d'une intense effervescence culturelle. Des groupes d'artistes, d'écrivains, d'intellectuels se sont formés, des "cercles où se mêlaient comme partout ailleurs en Europe, art, poésie, musique et littérature, véhiculant les idées du symbolisme sous les traits du romantisme national", explique Rodolphe Rapetti.

Entre Saint-Pétersbourg et Paris

"On assiste alors au croisement d'un courant international et de l'émergence d'une conscience nationale", poursuit-il. Ces artistes étaient à la fois profondément attachés à leur identité nationale et conscients d'appartenir, au delà de leur spécificité culturelle, à une même communauté de destin.

Ils sont d'abord allés puiser dans les éléments de la culture populaire, les légendes locales. Une veine particulièrement féconde comme le montre la première section de l'exposition. Elle met aussi en valeur la diversité de ces artistes, entre l'expressionnisme de "Nec mergitur" (1905), chef d'oeuvre de Ferdynand Ruszczyc représentant un navire battu par les flots dans une lumière irréelle, et trente ans plus tard, la stylisation confinant à l'abstraction de "Sacrifice" de Kristjan Raud, reprenant la légende de trois veuves dont les larmes donnèrent naissance à une source au cours d'une grande sécheresse.

Ruszczyc et Raud sont de parfaits exemples du jeu complexe d'influences s'exerçant sur ces créateurs formés pour la plupart à Saint-Pétersbourg. Avant de s'installer à Vilnius, Ruszczyc a travaillé en Russie, à Varsovie et à Cracovie. 

Quant à Raud, il a complété sa formation en Allemagne avant de venir à Paris. La "capitale des arts" n'est pour beaucoup de ces peintres qu'un centre lointain "où l'on se rend en un second temps afin de prendre le pouls des tendances les plus novatrices". Autre thème de l'exposition, "l’Âme" avec de saisissants portraits, où s'expriment souvent la fragilité et le trouble des personnages, tel celui empreint de mélancolie de la cantatrice Malvine Vignere par Janis Rozentals.

Enfin les artiste baltes ont été particulièrement sensibles à la force des paysages sauvages de leurs pays: mystérieuses forêts de bouleau de Johann Walter, lacs crépusculaires de Wilhelms Purvitis. Une imprégnation qui prend parfois une dimension surnaturelle comme dans "la Création du monde", cycle cosmique (13 toiles) de Ciurlionis, seul artiste balte dont la notoriété a dépassé les frontières de son pays, tant pour son oeuvre plastique que musicale. Des compositions de Ciurlionis sont justement au programme mardi du concert d'ouverture du Festival Baltique organisé en écho à l'exposition.

Invité d'honneur, le violoniste et chef d'orchestre Gidon Kremer à la tête de son ensemble la Kremerata Baltica et le Chœur de chambre Philharmonique d'Estonie, interpréteront dans la nef du musée des oeuvres de l'Estonien Arvo Pärt et des Lettons Georgs Pelēcis et Pēteris Vasks.

Le 29 mai, la pianiste lituanienne Mūza Rubackytė interprètera des œuvres de Ciurlionis, du Letton Jāzeps Vītols, de l'Estonien Heino Eller, et de Scriabine.

Le festival réunit pour une dizaine de concerts plus de deux cents musiciens et chanteurs.