Religion et Pop culture : le mystère des icônes à la Villa Empain

Icons, la nouvelle exposition de la Fondation Boghossian à la Villa Empain nous emmène du XVe au XXIe siècle, de Byzance à New haven, Connecticut. Qu'elle soit une médiation entre Dieu et les hommes ou la starification de célébrités, l'icône n'est pas une image. C'est un objet de vénération. 

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Sainte-Catherine d'Alexandrie, fin du XVe - début XVIe ©  Photo RMN - Thierry Ollivier- 2011

Si Icons s’ouvre sur un gigantesque portrait de Lio en Madonne au coeur blessé, œuvre de Pierre & Gilles qu’on verrait bien transbahutée dans une procession portugaise, ne nous y trompons pas Icons est une exposition érudite qui demande de s’arrêter sur quelques textes pour comprendre les fondamentaux. En hyper résumé, une icône est plus que la simple représentation du sujet.

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Pour la religion chrétienne orthodoxe, c'est l'Incarnation, la preuve de la présence de Dieu dans le monde terrestre. Si vous entrez dans une église orthodoxe vous verrez des fidèles toucher et baiser l'icône (protégée par une vitre). Ils et elles n'embrassent pas l'image mais l'incarnation du saint, du Christ, de la Vierge...

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Mandylion © Xavier Ess - RTBF

Les icônes contemporaines de la pop culture

Aujourd'hui, une personne ou un objet deviennent iconiques  lorsqu'ils incarnent un courant, une mode, une communauté. La pop culture est une machine à créer ces images vénérées, de Warhol et ses Campbell's soup, icônes du pop art, à Beyoncé, icône du RnB et du girl power. La politique génère aussi ses symboles, comme Deng Xiaoping, symbole des libertés retrouvées après la révolution culturelle. Un portrait monumental qui occupe un des salons de la Villa, peint par le franco-chinois Yan Pei-Ming selon les caractéristiques de l'icône : une représentation frontale et sans décor d'un personnage hiératique au regard perdu. Toujours dans sa même gamme de gris, Yan Pei-Ming a aussi "icônisé" Barack Obama et...Coluche.

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Deng Xiaoping, Yan-Pei-Ming - 2021 © Lola Pertsowsky
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Untitled (Icon), Wim Delvoye - 2019 © Xavier Ess - RTBF

Wim Delvoye, grand iconoclaste devant l'Eternel

Connu pour ses détournements, son ironie et son mélange de sacré et de pop culture (les oeuvres tatouées sur des cochons, Cloaca la machine à merde,Cement Truc la bétonnière en métal ouvragé comme une cathédrale gothique), Wim Delvoye s'est essayé à la technique de l'icône en utilisant des images du clip  Blurred Lines des stars Robin Thicke et Pharrell Williams. Comme dans la tradition, l'image est préservée des baisers (des fans dans ce cas-ci) par un revêtement traditionnel en métal travaillé (oklad en langage savant) qui laisse seulement apparaître le visage du chanteur. Wim Delvoye met en opposition, le travail d'orfèvre du support et la capture d'écran pourrie du clip, tout comme il couvre le corps du chanteur et laisse voir celui de la jeune femme; pointant les stéréotypes et laissant entendre, peut-être, que la forme prime sur le fond. Cette série Icon n'a pas pu être exposée à Moscou par peur du scandale. L'autre oeuvre exposée fait partie de la série Penalty, des cages de football en vitrail qui sacralisent le foot, comme la lumière traversant le vitrail symbolise la présence divine.

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Saint Stephan (premier martyr chrétien) dans la série Penalty, Wim Delvoye - 1990 © Lola Pertsowsky

La symbolique des objets

Notre société du tout à l'image est aussi celle du tout connecté et de l'hyper individualisme. Une réalité double que le peintre irlandais Michael Craig-Martin a représenté par un casque audio. Démesuré, frontal, presque un logo, un marqueur de l'époque. Mais ce symbole créé en 2014 est, comme toute époque, à obsolescence programmée. Aujourd'hui Craig-Martin peindrait des airpods, un produit sans fil, plus léger, plus moderne, plus 2020 mais jusqu'à quand ?

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Série Headphones, Michael Craig-Martin, 2014 © Xavier Ess

L'icône source d'interrogation sur le statut de l'image

L'icône nous force à changer notre regard, à voir au-delà de la représentation. Un sujet obligé pour les plasticiens dont c'est en quelque sorte la matière première. Douglas Gordon avec ses paradoxes visuels qui interrogent la vérité de la représentation et Arnulf Rainer font partie des grands noms de cette exposition. Radical, Rainer ( 91 ans aujourd'hui) s'attaque littéralement à la représentation en s'appropriant, dans les années 60 et 70, des oeuvres existantes (Vasarely) ou des photos ( Léonard de Vinci) qu'il macule sauvagement au pastel gras, à l'huile, au crayon pour faire disparaître l'image initiale. Un geste irrévocable entre dissimulation et révélation. Icons présente un impressionnante croix, dans laquelle on voit immanquablement une croix chrétienne même si elle n'en a pas la forme exacte, et un acharnement à recouvrir l'image inexistante du Christ, sauf dans nos imaginaires formatés. Pourquoi ne pas y voir seulement une surface recouverte ?

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Sans titre, Arnulf Rainer, 1992. © GALERIE LELONG PARIS

En pratique :

ICONS à la Fondation Baghossian - Villa Empain

du 06 mai au 24 octobre 2021

Réservation obligatoire.

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Sainte face, Georges Rouault – 1929-1939 © Xavier Ess -RTBF