"Regarde mon histoire- Kijk naar mijn verhaal", quand la photo sort du cadre au Hangar à Bruxelles

Le centre d'art le Hangar se consacre à la photographie contemporaine sous toutes ses formes, sans restriction sur les genres, les styles, les processus où les choix d'accrochage. Mission accomplie avec Regarde mon histoire- Kijk naar mijn verhaal qui réunit huit photographes travaillant en Belgique, à l'invitation de la française Véronique Ellena.

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En attendant bébé, série Les habitants de Bruxelles, Véronique Ellena - 2000 © Véronique Ellena

" Regarde mon histoire / Kijk naar mijn verhaal " s’ancre autour de l’artiste photographe Véronique Ellena. Artiste reconnue de la scène artistique française, elle a fait ses premières armes en Belgique. Le Hangar présente une rétrospective de son travail étalé entre 1992 et 2017. L'artiste travaille à la chambre photographique qui oblige à des poses longues de plusieurs secondes. Le résultat est une vraie-fausse réalité du quotidien dans un temps suspendu.

Huit artistes "made in Belgium"

Pour conjurer notre manque des autres en ces temps de pandémie, le Hangar a rassemblé aux côtés de Véronique Ellena des artistes qui "touchent du doigt la spécificité humaine". D'une part à partir d'expérience personnelle et d'autre part en rendant compte de parcours d'autres personnes ou communautés. Histoires intimes que celle d'Elise Corten qui documente son rapport à sa mère, tout autant qu'Anne de Gelas qui évoque la maladie - on y reviendra - ou encore la maternité impossible et la résilience dans le rythme perpétuel des vagues pour France Dubois dans la série Motherhood.

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série Motherhood, France Dubois - 2019. © FranceDubois

Tranches de vie

D'autres photographes racontent le vécu des autres, à travers des histoires visuelles qui explosent les formats et les pratiques. C'est Vincen Beeckman qui donne des appareils jetables aux personnes qu'il suit, Téo Becher & Solal Israel qui utilisent le diaporama et les témoignages sonores, Katherine Longly avec une installation sur le rapport à la nourriture mêlant, documents, objets, témoignages et photographies. Ou encore Antoine Grenez qui squatte les murs et aussi le plafond du centre d'art, à coup de photographies, dessins, textes et tag.

 

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Saint-Nazaire's Quarantine, vue de l'accrochage, Antoine Grenez - 2020 © Tous droits réservés

Focus sur trois de ces artistes qui sortent du cadre: Anne de Gelas, Katherine Longly et Antoine Grenez.

Jeune photographe de 26 ans qui travaille pour Vice Belgique, Antoine Grenez baigne dans la culture urbaine underground et documente la communauté des clubbers. Également photographe de commande dans la pub et la mode, il s'ingénie à flouter la frontière entre réalité et fiction pour créer un sentiment d'étrangeté dans le réel. La série présentée au Hangar est le témoignage performé d'une quarantaine joyeuse dans la nature, à Saint-Nazaire-le Désert dans la Drôme. Un mélange de mise au vert et de tournage d'un clip. Une semaine de créativité hors de toute contrainte, captée par le photographe et rendue très justement dans l'expo par un débordement de l'espace dans un chaos visuel maîtrisé.

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Girls with cigarets, série Saint Nazaire's quarantine, Antoine Grenez - 2020 © Antoine Grenez

 

Anne de Gelas : " j'ai envie de dire les choses cash"

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Livre 'INTERMèDE' page 31, Anne De Gelas - 2018 - 2020 © Anne De Gelas

Combinant toujours le dessin, le texte et la photographie, Anne de Gelas, qui tient un carnet de manière quotidienne, a entrepris depuis de longues années une oeuvre qui documente sa vie au plus proche de l'intime. Après avoir traité de la maternité et du deuil, elle livre avec INTERMèDE (un visage de lignes) son combat contre le cancer du sein. "Quand on a le cancer on est beaucoup en attente", dit-elle, "en attente de la biopsie, de la première nouvelle...". Seule chez elle, elle commence à mettre en scène les objets qui l'entourent, créant des nature mortes dans lesquelles on sent l'attente, "quelque chose de très calme, et du temps qui passe". Par contre les textes montrent énormément de colère et les dessins du lâcher-prise. Ce travail, "artistique avant-tout", permet une distance avec l'événement vécu. 

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bouquet, Anne De Gelas - 2018 - 2020 © Anne De Gelas
toupie, Anne De Gelas - 2018 - 2020 © Anne De Gelas

Mon travail c’est un dialogue. Je montre une expérience et on la partage.

L'artiste s'insurge contre notre culture du silence face au drame. "C’est comme s'il fallait toujours tout retenir et ne pas dire... rester digne." Au contraire, "parler aux gens ça aide vraiment à traverser les épreuves et parler ça amène aussi de la joie."

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Livre 'INTERMèDE' page 5, Anne De Gelas - 2018 - 2020 ©  Anne De Gelas
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To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © Katherine Longly

Katherine Longly explore le rapport à la nourriture dans la société japonaise

Katherine Longly est photographe et anthropologue. Par son histoire personnelle, elle s'intéresse à la nourriture, "source de plaisir ou outil de maîtrise sur son corps" et en tous cas "révélateur de notre histoire sociale et familiale" nous dit-elle. Son lieu de recherche sera le Japon où la pression exercée sur les corps, des femmes comme des hommes, atteint des proportions inimaginables. Au cours de ses 7 voyages, l'artiste interroge des personnes au profils variés sur leur rapport à la nourriture. Ensuite elle leur propose d'illustrer eux/elles-mêmes cette relation à l'alimentation au moyen d'un appareil jetable. 4 témoignages sous forme de photographies, de documents publicitaires, d'illustrations et de bribe d'entretien sont présentés dans cette installation au titre poétique et explicite "To tell my intentions, I want to eat only haze like a hermit" (Pour dire mes intentions, je veux uniquement manger de la brume comme un ermite)

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To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © Tous droits réservés

Yuki (27 ans )

Dans les magazines pour jeunes filles de 12-13 ans, la maigreur est présentée comme la norme de beauté. Le but à atteindre est le Cinderella weight, le poids de Cendrillon, avec un indice de masse corporelle de 18, sous la norme de corpulence normale (entre 18,5 et 25). Les publicités pour les régimes poussent les filles vers l'anorexie. Yuki se fait conseiller un régime à base de yaourt. Et le piège se referme sur elle. Aujourd'hui elle ne se nourrit que de liquide. La photo de sa cuisine, avec la balance et les bouteilles vides, est poignante. A ces documents, Katherine Longly a ajouté un bento, une boîte pour transporter son repas, conçu pour un repas de 400 calories. Pas une de plus.

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To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © Yuki

R.P.K. (30 ans)

R.P.K. est boulimique, mais pas obèse. Elle fait 65 kilos. Elle a rempli 4 appareils jetables avec des photos de son corps mis en scène pour qu'il apparaisse le plus repoussant possible. Du moins dans son imaginaire précise Katherine Longly. R.P.K. enfonce le doigt dans sa cuisse ou soutient son ventre de la main. Les photos sont accompagnées de mails et de document publicitaire, comme cette application pour aider à maigrir avec des voix de filles qui encouragent les garçons et des voix de garçons qui réprimandent les filles qui ne perdent pas de poids.

Les hommes ne sont pas épargnés par cette société japonaise extrêmement jugeante, comme on le voit dans d'autres profils présentés dans l'installation de Katherine Longly, à la croisée de l'art et de l'anthropologie du présent. 

 

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To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © R.P.K.
To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © R.P.K.
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To tell my real intentions, Katherine Longly - 2016 © Katherine Longly

En pratique :

Regarde mon histoire- Kijk naar mijn verhaal

du 20 mai au 17 juillet 2021

Mardi - Samedi de 12h à 18h

Hangar - Photo Art Center
Place du Châtelain 18
1050 Bruxelles

Réservation souhaitée

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Bento pour un repas de 400 calories © Xavier Ess - RTBF
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Catalogue de l'exposition © Hangar