"Quand te maries-tu ?", star inattendue d'une exposition Gauguin à la Fondation Beyeler

Représentant deux jeunes Tahitiennes assises dans un paysage tropical et prêté jusque là au musée des Beaux-Arts de Bâle, "Nafea Faaipoipo" (titre en polynésien) a été cédé juste avant l'ouverture de l'exposition à un acheteur anonyme par les héritiers d'un riche collectionneur suisse.

Le montant de la transaction est resté secret mais plusieurs médias ont fait état d'un prix exceptionnel de 300 millions de dollars et évoqué l'hypothèse d'un acquéreur au Qatar, braquant immédiatement les projecteurs sur cette toile.

"Ce tableau était très convoité car il y a très peu de Gauguin dans des collections privées, peut-être 5% pour la période tahitienne, explique à l'AFP Martin Schwander, commissaire de l'exposition avec Raphaël Bouvier. Presque toutes les oeuvres sont dans des institutions publiques ou des fondations. Seules quelques toiles de la période impressionniste sont passées en vente."

Dans cette exposition ouverte jusqu'au 28 juin et centrée sur la maturité de l'artiste, "Quand te maries-tu ?" est entouré de plusieurs très beaux portraits de femmes peints par Gauguin lors de son premier séjour en Polynésie (1886-1891), une des périodes les plus heureuses de sa vie. Le plus sensuel est sans conteste "Eh quoi tu es jalouse ?", où éclate sa liberté chromatique.

"C'est un des nombreux paradoxes de Gauguin, explique Martin Schwander. Il est parti à Tahiti pour rechercher une source originale, un art premier, et il est celui des artistes de cette époque qui a créé l'art le plus raffiné, le plus artificiel, le plus moderne, une espèce d’échantillonnage de différentes cultures."

Les tableaux de cette époque, où Gauguin découvre l'exotisme des îles, "ont très peu à voir avec la réalité. Il y a quelques tableaux ethnographiques mais ça évolue très vite", ajoute Martin Schwander. Gauguin est "à la recherche d'un mystère, il est en rapport avec le symbolisme de Stéphane Mallarmé", une tendance qui va s'accentuer lors de son deuxième séjour, d'abord à Tahiti puis aux Marquises.

Un artiste cher... après sa mort

En témoigne le monumental "D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?" (près de 4 m de large) créé en 1897/98, peu de temps avant sa tentative de suicide à l'arsenic, et représentant le parcours de l'âme dans sa recherche de sens. Tout aussi intriguant, "Contes barbares" (1902) réunit dans une dominante bleu-mauve deux femmes, dont la compagne du peintre à la flamboyante chevelure rousse (elle est le modèle d'un autre portrait majeur, "La femme à l'éventail") et un inquiétant être mi-homme-mi-bête.

Si l'exposition suit un parcours chronologique, elle ménage aussi des échappées thématiques avec une salle dédiée au portrait ou une série de Christs peints pendant un séjour breton.

"Nous avons voulu mettre l'accent sur la couleur et sur le dialogue peinture-sculpture", explique Raphaël Bouvier. Gauguin a été un novateur dans toutes les techniques et s'est beaucoup intéressé aux arts décoratifs. Un "Pot en forme de tête, autoportrait" développe la symbolique de l'artiste martyr (couronne d'épines, sang qui coule sur le visage) en s'inspirant de l'esthétique Inca. Gauguin est le petit-fils de l'écrivain féministe franco-péruvienne Flora Tristan et a vécu au Pérou.

Certaines oeuvres n'ont pas été exposées depuis des décennies comme le portrait, à la sexualité provocante, d'Annah la Javanaise (1893/94), maîtresse de l'artiste qui déroba tout le contenu de son appartement mais laissa les toiles.

L'exposition se clôt par un dernier autoportrait d'un Gauguin vieilli, alcoolique, aux cheveux blanchis, portant lunettes, qui semble regarder le spectateur depuis l'au-delà. Il meurt, seul et dans le plus grand dénuement, le 8 mai 1903 sur l'île d'Hiva Oa, aux Marquises, où il est enterré.

Il a signé en 1900 un contrat avec le marchand Ambroise Vollard et va devenir après sa mort un artiste cher, convoité par de riches collectionneurs, surtout russes et allemands.

 

AFP Relax News