L'assassin menacé invité au Musée Magritte

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À partir du 7 septembre 2010, L'Assassin menacé, une des œuvres majeures réalisée par René Magritte, sera présentée au public. Elle viendra rejoindre son pendant Le Joueur Secret, au Musée Magritte Museum. Cette toile exceptionnelle, tant par son sujet que ses dimensions, est prêtée par le MOMA (The Museum of Modern Art) de New York dans le cadre d’un accord exclusif.

Peint en 1927, L’Assassin menacé forme un diptyque avec Le Joueur secret. Monumentales, les deux toiles ont été présentées en avril 1927 lors de l’exposition organisée à Bruxelles, à la galerie Le Centaure. Magritte a mis un soin particulier à l’exécution de cette grande peinture à l’accent narratif prononcé. Le sujet semble inspiré par un des cinq poèmes réunis par Paul Nougé sous le titre “Images peintes”.

Il y a dans la chambre, au milieu d’un minime désordre de linge, une femme presque nue, un cadavre d’une rare perversité.
N’était cette morte, rien ne viendrait troubler un intérieur aussi paisible. Tout s’y trouve d’une netteté reposante : le plancher propre, la table où l’on ne voit que peu d’objets, un haut guéridon de bois sombre. Et l’écharpe mollement retombée sur le cou, sur l’épaule, sur l’étonnante blessure, ce n’est pas sans une certaine bonne volonté que l’on imaginerait une tête coupée.
Sur le guéridon, - comme il se doit – un chat méditatif regarde le cadavre.
Tournant le dos à la morte, un jeune homme d’une très discrète élégance et d’une grande beauté, un peu penché, légèrement penché sur ce pavillon de phonographie, écoute.
Sur ses lèvres, peut-être un sourire.
A ses pieds, une valise. Sur une chaise, son chapeau et son manteau.
Au ras du seuil de la fenêtre, au fond de la chambre, quatre têtes regardent l’assassin.
Dans le couloir, de part et d’autre de la porte large ouverte, deux hommes s’avancent qui ne peuvent encore découvrir le spectacle.
Ils sont laids.
Courbés, ils rasent le mur.
L’un déploie un vaste filet, l’autre brandit une sorte de matraque.
Tout cela s’appellera : l’Assassin menacé.


Magritte a repris l’argument poétique et ses emblèmes : la femme en une association singulière de la mort et de la perversité; l’assassin en dandy mélomane, les ombres anonymes et impersonnelles qui menacent l’assassin.

Nougé a livré à son ami peintre un scénario détaillé qui s’intègre à l’univers psychique que ce dernier a déjà développé : un goût prononcé pour les arcanes du crime, une fascination pour la mécanique inconsciente de la sexualité qui lie le corps nu ensanglanté au paysage mental, une jubilation pour l’étrange. Trois aspects qui relient le sujet au thème de Fantômas qui, avec des toiles comme L’Homme du large ou La Voleuse, a retenu Magritte en ce début 1927. 

Magritte a d’ailleurs puisé sa mise en scène dans une séquence du Fantômas de Louis Feuillade réalisé en 1913. Celle-ci montre une embuscade tendue par les malfrats. Magritte en a renversé les valeurs : anonymes, avec leurs tenues strictes et leurs chapeaux boule, les deux figures qui incarnent l´ordre attendent le criminel désormais consacré en héros menacé qui, en l’absence du chat indiqué par Nougé, en a adopté l’attitude méditative.

Cette référence à l’imaginaire cinématographique est encore renforcée par les trois figures parallèles qui, à distance, contemplent la scène depuis le balcon. Rapprochés de la mise en scène élaborée par Max Ernst pour La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins (1926), les visages magrittiens sont moins des témoins que des voyeurs. Ils s’abandonnent à l’action qui leur est présentée et dont, pour l’instant, ils ne perçoivent pas encore l´issue dramatique. Contrairement au spectateur du tableau, ils ne voient pas encore arriver la menace. A l’instar des hommes et des femmes qui fixent l’écran de cinéma, les trois figures tenues à distance derrière la balustrade, vivent des émotions fortes et populaires qui donnent à l’œuvre sa modernité. Celle-ci se construit sur le potentiel de “surprise” de l’image cinématographique. Magritte introduit le suspens en peinture.

Magritte fut conscient de cette originalité de sa composition inscrite dans l’air du temps. En février 1931, au terme de son séjour parisien, le peintre exposera la toile