Kunstenfestivaldesarts 2018 : Complexité, diversité, engagement

Alice Ripolo - aCORdo
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Alice Ripolo - aCORdo - © Renato Mangolin

La nouvelle était tombée il y a quelques semaines : Christophe Slagmuylder, dauphin et successeur de Frie Leysen à la tête du KFDA, a choisi de quitter le navire pour piloter la prochaine édition du festival "Theater der Welt" qui se déroulera à Düsseldorf en 2020. Pour son avant-dernière conférence de presse bruxelloise, il a tenu à rappeler les grandes orientations du festival et à pointer les apports artistiques significatifs de cette édition 2018.

A l’image de l’identité bruxelloise, le festival "ne s’attrape pas facilement" et affirme sa complexité face à une tendance générale aujourd’hui à simplifier, à agiter des idées reçues et à obéir à des mécanismes commerciaux. Pas de thème délibérément choisi pour unifier, mais des tendances qui se profilent dans la diversité des contenus. Pas de discipline privilégiée : danse, théâtre, cinéma et performance se croisent et dialoguent. A la liberté des formats artistiques répond la variété des lieux investis : les salles de théâtre traditionnelles, bien sûr, mais aussi cette année l’INSAS, la cathédrale Saint Michel, Kanal (futur Musée d’Art contemporain) ou encore le Musée royal de l’Afrique centrale dont on attend l’ouverture à l’automne prochain. Le festival implique aussi une vision du monde, il se veut ancré dans notre époque, pas seulement pour la refléter mais aussi pour y poser un regard critique. Cela dit, il ambitionne également de se tourner vers le futur et, au-delà de la critique de l’époque, de s’engager dans une vision prospective du monde.

Quant à la programmation, elle s’inscrit à la fois dans la nouveauté et la permanence. Certains artistes nous reviennent après plusieurs passages consécutifs ; c’est le cas notamment de Milo Rau, et qui s’en plaindra ? Ce génial metteur en scène suisse a même pris ses quartiers chez nous puisqu’il deviendra, à partir de la saison prochaine, le directeur du théâtre NTGent. Qu’il s’attaque au génocide rwandais ou à l’affaire Dutroux, il se revendique d’un théâtre engagé qui part de faits réels et de parcours de vie, qui aborde frontalement des questions d’éthique. Avec "Histoire du théâtre" il entame une série qui interroge les relations entre la fiction du théâtre et le réel, et notamment la représentativité de la violence et des événements traumatisants sur une scène. Que peut le théâtre vis-à-vis du réel ?

Parmi les autres artistes européens déjà invités au KFDA, il faut compter Joris Lacoste et son projet "Encyclopédie de la parole". Dans la "Suite n°3-Europe", il explore cette fois les vingt-quatre langues parlées dans l’Union Européenne pour constater qu’elles véhiculent le plus souvent la haine, le racisme et l’homophobie. Cette vision pessimiste et dérangeante prendra la forme très séduisante d’un récital interprété par deux acteurs-chanteurs et un pianiste, dans la tradition des salons de musique européens. Autre moment fort du festival : "La Plaza" de la compagnie El Conde de Torrefiel. Les audacieux Catalans vont à nouveau jouer avec un matériau très hétérogène pour interroger les temps présents : qui sont ces jeunes adultes qui n’ont dû se battre pour aucune cause et vivent dans une insouciance désenchantée, paralysés par la peur de perdre leurs acquis ?

Mais le festival s’aventure bien au-delà des frontières de l’Europe. Le Congolais Faustin Linyekula nous mènera à "Banataba", le village d’origine de sa mère. Mêlant sa trajectoire personnelle à la grande Histoire, il a choisi d’investir une salle vide du musée de Tervuren, symbole de la colonisation et de la dislocation patrimoniale des pays d’Afrique. De Singapour nous viendra Ho-Tzu-Nyen qui interroge l’identité de son île à travers des formes hybrides associant les arts traditionnels, comme le théâtre d’ombre, aux techniques actuelles les plus sophistiquées. Parmi les nombreux artistes japonais invités cette année, nous retrouverons Toshiki Okada pour la recréation de sa pièce phare, "Five days in March", qui avait suscité l’admiration du public au Kunstenfestivaldesarts en 2003. Ce spectacle déroulait les histoires, à Tokyo, de plusieurs jeunes adultes opposés à l’intervention militaire de leur pays en Irak aux côtés des forces américano-britanniques. Et aujourd’hui, qu’en est-il de l’engagement des jeunes au Japon ?

Amir Reza Koohestani est un de ces artistes iraniens dont on se demande comment ils parviennent à contourner les pièges de la censure ! Cette fois encore, il auscultera pour nous la société iranienne contemporaine à sa manière, subtile et toujours juste. Dans "Summerless", le spectateur se retrouve à la sortie des classes, pour observer, à travers un dialogue intergénérationnel, un nouveau phénomène apparu en Iran : l’importance croissante des écoles privées. Plus diffuse, la censure est bien présente au Brésil également. Dans le contexte d’une situation économique désastreuse et de conditions de travail précaires, les artistes sont de plus en plus menacés dans leur liberté créatrice. Au fil des différents projets qui seront présentés au KFDA, le corps est très présent, notamment comme métaphore politique dans un pays où les différences sociales et raciales marquent très fortement la société.

L’anniversaire de mai 68 ne passera pas inaperçu au KFDA ; plusieurs projets y sont associés sous forme d’interventions artistiques ou de débats. Il s’élargira au-delà des événements français et belges pour s’intéresser notamment au soulèvement de Prague ou aux révoltes estudiantines mexicaines. Celles-ci se retrouveront au cœur de la performance de la compagnie mexicaine Lagartijas Tiradas al Sol, "El pasado nunca se muere, ni siquiera es pasado".

Enfin, s’il explore les confins de la planète, le KFDA ne serait pas ce qu’il est sans les artistes bruxellois, des deux communautés. Exemple : dans " Unforetold ", Sarah Vanhee, habituée du festival, s’intéresse à l’imaginaire des enfants de 8 à 11 ans, la page blanche qui s’ouvre à eux avant le formatage scolaire et social. Picasso ne disait-il pas : "dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant" ?

 

Infos pratiques

Kunstenfestivaldesarts : à Bruxelles du 4 au 26 mai.

Infos : www.kfda.be