Jean Nouvel crée des vitrines "auras" pour le musée du Quai Branly

La collection donnée par Marc Ladreit De Lacharrière au Musée du Quai Branly est exposée dans les vitrines dessinées spécialement par Jean Nouvel
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La collection donnée par Marc Ladreit De Lacharrière au Musée du Quai Branly est exposée dans les vitrines dessinées spécialement par Jean Nouvel - © STEPHANE DE SAKUTIN - AFP

Des "auras", vitrines conçues par les ateliers de l’architecte Jean Nouvel, entourent de halos magiques de puissants masques et statuettes africains et océaniens : la collection offerte par le milliardaire et mécène Marc Ladreit de Lacharrière a rejoint de manière permanente le Musée du Quai Branly.

Dans ce musée des "arts premiers" voulu par Jacques Chirac dont le fondateur du groupe Fimalac était proche, 36 œuvres rares ont été installées dans une galerie dominant en mezzanine les salles d’exposition permanentes. Cette collection avait déjà fait l’objet d’une exposition en 2016 au Quai Branly.

L’inauguration était prévue à l’automne dernier avant d’être reportée en raison du Covid-19.

Baignée de clair-obscur, c’est une expérience de contemplation qui attend le visiteur. Sur des socles revêtus de bois, des élégantes enveloppes translucides en PMMA (polyméthacrylate de méthyle, sorte de plexiglas) entourent les plus belles œuvres, épousant leurs formes en les laissant respirer. A hauteur d’homme, on peut en faire le tour, ce qui permet de mieux pénétrer dans le mystère de leur signification, derrière le jeu subtil des reflets.

Le concept d'"aura" est défini selon les dictionnaires comme "l’atmosphère spirituelle", "la résonance d’une œuvre" ou "l’émanation entourant un être". C’est tout cela à la fois qui entoure ces objets, chacun chargé d’un sens - religieux, social, naturel - qui s’est perdu. L'"aura" les laisse vibrer au lieu de les enfermer derrière une cloison vitrée comme dans une exposition traditionnelle.

Selon Jean Nouvel, c’est comme si "la protection (le plexiglas) était émue par la fascination qu’exercent sur elle les statues".

Pour le président du musée, Emmanuel Kasarhérou,

ce principe de halo constitue une authentique prouesse technique et une première mondiale. Elle marque un nouvel âge de la muséographie qui fait place à l’œuvre dans toutes ses dimensions physiques et spirituelles, à rebours de certains mirages du tout numérique

"Il a fallu une mécanique d’une complexité incroyable pour installer les statues dans ces vitrines. Sans que rien ne se voie ! La vitrine tient sur elle-même", souligne, admiratif, M. Kasarhérou.

Le Prix Pritzker 2008, dont la réalisation de ce musée en bord de Seine est une œuvre phare, explique sa conception de ce nouvel espace : "les œuvres d’art sont là pour habiter un lieu, et le lieu doit devenir une sorte de balcon pour elles".

 

Recherche du souffle

Le génie de Jean Nouvel "a été de renoncer à la vitrine parallélépipédique pour lui préférer un souffle qui reprend les formes maîtresses de chaque œuvre", souligne Yves Le Fur, directeur des collections du musée, qui a su trouver une place à chaque "aura".

"Le souffle vital est un concept très fort dans la culture africaine", souligne M. Le Fur.

Des chefs d’œuvre habités de fortes symboliques sont ainsi en majesté, comme une magnifique "Maternité assise Sénoufo", récupérée jadis en Côte d’Ivoire.

Une grande attention a été aussi accordée à la contextualisation des œuvres, priorité du nouveau président du musée né en Nouvelle-Calédonie : accessibles avec des QRcodes, des focus sont proposés avec des repères historiques.

Marc Ladreit de Lacharrière a commencé à rassembler en 2005 cette collection. Il explique avoir voulu qu’elle "ne soit pas coupée en morceaux en salles des ventes" à sa mort. "Jacques Chirac, a-t-il confié, qui m’a fait abandonner progressivement mon corset d’Occidental biberonné aux arts classiques, serait content d’être là aujourd’hui !".

Sa donation, faite en 2018, est la plus importante d’œuvres d’art africaines et océaniennes depuis 1945, d’une valeur de plus de 50 millions d’euros. Il va aussi financer durant cinq années des expositions temporaires, à hauteur de 200.000 euros par an.