Entretien avec Catherine Jourdan- Bruxelles/Saint-Gilles à la carte

Géographie subjective Bruxelles/Saint-Gilles
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Géographie subjective Bruxelles/Saint-Gilles - © Copyright Cifas

Dans le cadre du Festival Signal Interventions urbaines et de son Université d’été Corps exclus, corps urbains s’expose au Centre Culturel Jacques Franck et s’affiche partout à Saint-Gilles la carte subjective Saint-Gilles Village déplié réalisée par un groupe de Saint-Gillois (artistes ou non). Catherine Jourdan, psychologue et artiste documentaire, qui a mené les ateliers de création avec Pierre Cahurel et Léo Châtain, revient sur le projet Géographie Subjective Bruxelles/Saint-Gilles. De la cartographie subjective à l’allégorie du commun, il n’y a qu’un pas.

 

La carte subjective dessinée de Saint-Gilles Village déplié est très surprenante, par sa manière de mêler les lignes objectives de la ville et les lignes sensibles des habitants (leurs émotions, souffrances, etc.). Est-ce une allégorie de la vérité ?

Je dirais plutôt que c’est une allégorie du commun, du partagé. Un mélange de données objectives et quantifiables, et de données qu’on ne comprend pas, d’insu, de possibles et de vécu. Dans le sens de ce qui passe d’un individu à un autre, qui éprouve une sorte de nécessité... face à laquelle, il doit s’incliner. Il y a quelque chose de commun, qui est un prérequis dans la ville.

L’idée de communauté renvoie immédiatement au champ du politique : la communauté s’organise. Alors que l’idée du commun est en deçà de l’organisation, du slogan ou de ce qu’un groupe peut constituer ou produire comme discours vis-à-vis des autres.

Comment garder la bonne la distance ? Existe t-il une méthode documentaire ?

Il y a une éthique documentaire. Toute personne qui fait du documentaire, cherche à calculer la position qui est juste, la juste position.

Dans la position documentaire, il y a le pari que la parole, qu’elle soit objective ou subjective, est indicielle, qu’elle porte une parole plus large qu’elle. Il s’agit de couper, combiner, mélanger pour que quelque chose, comme un portrait qui, témoignant de la bonne distance, mette en pensée celui qui le lit. Qu’il produise de l’envie : l’envie de penser, de réfléchir, etc.

La ville est un lien entre les individus mais aussi une source de conflits. Comment raconter la collectivité à partir du singulier ? Est-ce que l’écueil pourrait être le populisme ?

Peut-être que la dichotomie " collectivité " et " singulier " ne tient pas. Peut-être qu’il n’y a pas des choses singulières ET des choses collectives. Nous ne sommes pas grand-chose, les uns sans les autres. Les discours que nous portons, le regard que nous sommes, sont complètement pris dans la question de l’altérité.

Votre question telle qu’elle est formulée impliquerait un fantasme, soit d’agrégation de singularités qui ferait " collectif ", soit d’un singulier qui transcenderait pour devenir collectif. Dans mon esprit, cela se mélange. Nous avons en nous du collectif. Des formes d’individuation, de singularité bataillent à l’intérieur de nous-mêmes. Il s’agit plutôt de rendre apparent le conflit que nous portons.

À mon sens, l’écueil serait plus le consensus qui impliquerait que, pour entrer dans le collectif, il faudrait se défaire de sa singularité. L’idée que le collectif est forcément un rapport mou. L’idée que nous ne percevons pas que nous pouvons être dans une forme de coprésence, de juxtapositions et que nous pouvons penser autrement quelque chose à plusieurs. Ces questions me traversent. Est-ce que les cartes subjectives sont des cartes à plusieurs ? Ou des cartes collectives ?

Lorsqu’il y a le risque du consensus, que faites-vous ?

Parfois, nous posons la question telle quelle sur la carte. Nous posons l’acte que nous avons atteint : ça ne fait pas consensus. Ça va devenir gnangan. Mais nous essayons. Je suis, certes, porteuse de ces questions-là mais les résolutions imputent au groupe.

À quel moment commence t-on à dessiner la carte ? Y-a-t-il des interdits ?

Dès le début, on commence avec une feuille blanche. Il n’y a pas d’interdits en tant que tels. Par exemple, à Charleroi (ndlr résidence de création juin et juillet 2014), une adolescente du groupe avec lequel j’ai travaillé, a pris ma tasse de thé et l’a renversée sur la carte en disant : " il faut commencer la carte de Charleroi par cette grosse tache. Parce que Charleroi est une tache. " Nous jouons du pastiche de la carte, il s’agit toujours d’essayer de codifier ce qu’on pose.

Le personnage principal de la carte subjective est-il l’individu ou la communauté ?

Mais le ressenti singulier ou individuel n’est-il pas lui-même porteur de quelque chose qui se partage ? C’est le pari, faire en sorte que la dimension singulière ou anecdotique soit plus large qu’elle-même et finalement indexe une expérience de vécu sur laquelle on peut se caler ou à laquelle on peut s’opposer. J’y vois moins un clin d’œil personnel, qu’une sorte d’écho que tout le monde pourrait vivre. J’ai le sentiment que cela crée du partage. Je trouve que le vécu individuel ou singulier peut faire vérité commune.

On pourrait croire que le travail de la carte subjective permet de contrôler la ville.

Pour moi, il s’agit de lire son positionnement au sein de la ville, de mieux l’appréhender. Autrement dit, lire les lignes de force de la ville pour mieux les bouger et changer les choses. C’est mettre à plat.

Clairement, la carte est un outil de prise de pouvoir sur le réel, c’est une production qui vise à prendre le pouvoir. Cela ne crée pas des échappées ni des trous. C’est faire le geste.

Mais prendre le pouvoir n’est-ce pas contrôler ?

Il faut entendre l’idée de prendre le pouvoir dans le sens d’être en possession de pouvoir, avec tous ses problèmes inhérents : trop de pouvoir, etc. C’est " pouvoir quelque chose " : " prendre possession des lieux ", " comprendre ". Les cartes ont été tenues par les gens qui avaient le pouvoir. Mais de là à affirmer que " prendre le pouvoir ", c’est " contrôler ". Non ! Il s’agit plus de limiter.

Cartographier la ville, c’est " échanger des opinions ", c’est un acte très politique.

Pour moi, dès l’instant où nous mettons quelque chose en commun, où nous essayons de lui donner sa taille, sa place, c’est un acte politique.

Par exemple, nous nous sommes vraiment posés la question de la prison : qu’en faisons-nous ? Comment en parler ? Qu’est-ce que veut dire une carte qui nie un certain nombre d’habitants qui sont dans cette commune et qui sont enfermés ? La carte est vraiment prétexte à partager tous ces questionnements.

Ce qui nous séduit dans la carte subjective, c’est sa part d’imaginaire. Nous rêvons tous " notre ville " et d’une vie meilleure. Qu’en pensez-vous ?

Elle est porteuse d’une sorte de promesse : l’autre aurait quelque chose à dire que je ne connais pas et que je ne sais pas. Cela produit de la nouveauté, de l’étrangeté chez le lecteur. Mais je ne sais pas s’il s’agit moins d’imaginaire que de partage.

Il y a une part d’imaginaire collectif, aussi.

Oui, elle mime le geste du commun. Elle peut donner l’illusion qu’il existe une sorte de territoire commun qui est totalement imaginaire.

On fantasme sa ville, ses rues.

Nous attrapons aussi le réel par le fantasme, sinon nous ne l’attrapons pas. Nous n’avons aucun accès direct. Il s’agit plus de s’amuser à faire le portrait de sa ville à plusieurs, en tournant chacun avec sa part de fantasme. Comment la regardons-nous ? " Tiens, ce fantasme, je ne le partage pas. Celui-là, oui ! "

C’est la construction d’un objet réel à travers différents éclairages. C’est très ambitieux pour ce que ça donne. Mais c’est vraiment l’idée. Ce réel n’existe pas, tant que tous, nous ne l’éclairerons pas. Le fait que chacun l’éclaire, va produire un échange, un partage d'émotion qui va singulariser un réel que nous voulons partager ou non.

Connaissiez-vous Saint-Gilles ? Comment la décririez-vous au regard de la carte subjective ?

Je ne connaissais pas Saint-Gilles. Je lis la ville à travers ce qui me dit la carte. Cette chair qui fait le commun d’un village partagé, a été très difficile à mettre en évidence. C’est un quotidien partagé, fait de petites actions : " prendre un verre ", " aller chez quelqu’un ", " acheter un légume ", etc. Toutes ces petites actions qui constituent Saint-Gilles et qui est un imaginaire très villageois… porteuses d’une vie urbaine citoyenne à échelle humaine par opposition presque à Bruxelles. Il y a presque la volonté de se différencier des autres communes. C’est quelque chose qui est plus ou moins affirmé sur un mode de ségrégation. L’idée, c’est qu’il y a une singularité, une particularité de Saint-Gilles qui s’énonce, se raconte, se partage dans le discours. L’imaginaire du village avec la question de la place.

C’est quelque chose que vous n’avez pas ressenti à Charleroi ?

Non, Charleroi est plus dans une problématique du regard de l’autre. Quel regard l’autre a sur Charleroi ? Comment se débarrasser de l’image qui nous colle à la peau ? Il n’y avait pas du tout la recherche de faire " centre ". À Saint-Gilles, en plus de l’aspect physique qui amplifie le symbole, il y a vraiment quelque chose de fort dans la symbolique du vivre ensemble, de la réunion sur le parvis.

Quelle est votre prochaine ville ?

Je retourne à Rennes, où j’ai déjà réalisé une carte avec un groupe d’habitants. Mais comme elle est épuisée, nous sommes partis sur l’idée de la remettre sur la table, de la débattre, de la réactualiser avec le même groupe, cinq ans plus tard. J’aimerais d’ailleurs faire de même pour chaque ville investie, produire un portrait nouveau. Envisager la carte subjective comme un chantier en discussion, comme un arrêt sur image, éphémère.

Entretien réalisé par Sylvia Botella

 

Avec les Saint-Gillois : Florence Aigner, Ashraf Arabiy, Patricia Barakat, Fabienne Carlier, Khalid Chatar, Hélène Contses, Bianca Fanta, Cindy Gauvin, Georgi Georgiev, Toniet Grassi, Marilyne Grimmer, Marie-Françoise Henssen, Jeannine Hordies, Delwar Hossain, Maud Marique, Zaza Navrozashvili, Liv Quackels, Ahmed Sahi, Jamal Tahiri, Sonia Vervloesem, Sara Vilardo, Aurore Wouters, Nexhmije Xhemali.

Saint-Gilles Village déplié dans Exposition partagée du 11 septembre au 8 novembre 2015 au Centre Culturel Jacques Franck à Saint-Gilles. www.geographiesubjective.org

Festival Signal Interventions urbaines et Université d’été Corps exclus, corps urbains, du 9 au 12 septembre 2015 www.cifas.be