Doisneau et la musique après-guerre, une symphonie d'une belle époque

Le Clairon du dimanche matin de Robert Doisneau
Le Clairon du dimanche matin de Robert Doisneau - © Courtesy of Atelier Robert Doisneau

Robert Doisneau n'a pas seulement immortalisé les amoureux et les bistrots mais aussi les chansonniers et jazzistes des années 45-80, laissant des galeries de portraits exceptionnels : une exposition à la Cité de la Musique restitue l'ambiance sonore d'une belle époque.

L'exposition propose avec nostalgie un parcours jalonné de célébrités et de lieux. Juliette Gréco, Charles Aznavour, Jacques Prévert, Georges Brassens, les Rita Mitsouko. Jazz, chanson, scène punk... Le Kentucky Club, des salles de concert.

Doisneau (1912-1994), s'il goûte la chanson, reconnaît qu'il "a l'oreille complètement en friche pour le classique". "La chanson m'aide. Dans la rue, vous sifflotez des petits airs", a confié celui qui a commencé, Rolleiflex en bandoulière, a saisir les musiciens des banlieues du sud de Paris. "Dans mon école de photographie, il y aurait un professeur de bouquet et un professeur de musique", écrit poétiquement celui qui ne voulait pas montrer le côté noir de la vie.

C'est sa petite fille, Clémentine Deroudille, déjà commissaire d'expositions sur Barbara et Brassens, qui a planché sur celle qui lui tient le plus à coeur. "Mon papy a passé sa vie à travailler", dit-elle. Grâce à un accès privilégié, elle a pu exhumer de nombreuses photos jamais montrées d'archives très bien classées (450.000 négatifs) de cet "ethnologue du quotidien" entreposées dans son atelier de Montrouge. "Mon grand-père était tourné vers demain, curieux des autres, mais cette exposition veut casser l'image de celui qui ne photographie que les amoureux, les bistrots", dit-elle à l'AFP.

Des magazines comme Point de vue, Vogue, l'ancienne revue Le Point (1936-62) l'envoient en mission photographier les artistes en scène ou dans leurs ateliers : Pierre Boulez, Pierre Schaeffer, Henri Dutilleux, Maria Callas...

Sa longue amitié avec le violoncelliste Maurice Baquet le conduit à de superbes séries, pleines de facéties, notamment d'instruments et d'artistes jouant en plein air. À deux, ils mettront trente ans pour publier leur livre "Ballades pour violoncelle et chambre noire".

À la sortie on a le sentiment d'avoir revu des personnages qui ont peuplé la culture populaire : Juliette Gréco avec son chien Bidet, Jacques Prévert fumant sa cigarette devant des petites culottes pendues à un fil, Georges Brassens assis sur un escalier avec sa guitare à côté d'un clochard.

Bande-son
Moriarty, quintet franco-américain de country, de blues et de rock né en 1995 --800 concerts à son actif--, a réalisé la bande-son de l'exposition. Les musiciens ont plongé dans les collections du Musée de la musique: grosse caisse à peau animale, harmonium indien, guitares à pavillon jouées avec un archet de violon... Ils ont imaginé une bande-son qui entre en résonance avec les personnages représentés: depuis les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Près aux grands noms (Barbara, Fréhel, Boris Vian, etc)

L'exposition est aussi l'oeuvre de Stephan Zimmerli, alias Zim Moriarty, un des musiciens du quintet, qui signe la scénographie et des dessins qui mettent en scène l'oeuvre de Doisneau.

Ainsi un splendide dessin lumineux --dans les nuances de gris-- de l'atelier de Doisneau, et un autre d'un immeuble moderne ("la maison des locataires"), où, dans chaque appartement à ciel ouvert, des clichés montrent divers artistes pratiquant leur art dans leur univers intime.

"Nous avons avec Clémentine Déroudille une complète connivence", confie-t-il. Pour Stephan Zimmerli, images et musiques peuvent être imparfaites, c'est leur force : "Artisanat du son et artisanat de l'image se répondent. On préfère une prise de chanson qui reste vivante même si elle est imparfaite", dit celui qui prend ses distances avec "la perfection aseptisée" du "tout digital" musical qui éloigne de la "matérialité" de la musique.

Exposition du 4 décembre au 28 avril. Cité de la Musique, Philharmonie de Paris.