Derain, Balthus, Giacometti: une amitié et une certaine idée de l'art

Alberto Giacometti, "L'homme qui marche II"
Alberto Giacometti, "L'homme qui marche II" - © OLIVER BERG - AFP

Derain, Balthus, Giacometti: ces artistes aux personnalités si différentes ont été réunis pendant près de trente ans par une profonde amitié et une certaine idée de l'art, de son rapport au passé et au réel, comme le montre une exposition au Musée d'Art moderne de la ville de Paris.

Lorsque ces trois créateurs majeurs commencent à se fréquenter autour des années 30 dans la mouvance surréaliste, André Derain (1880-1954) a vingt ans de plus que ses amis, qui le voient comme "un grand frère en art".  

Proche d'André Breton, "il est célébrissime depuis 1920", explique Jacqueline Munck, commissaire de l'exposition (ouverte jusqu'au 29 octobre). Sa connaissance de la tradition figurative, son goût de la "belle peinture" l'ont installé comme un "arbitre entre Matisse et Picasso".

"Ce qui fédérait ces trois artistes, c'était leur intérêt pour l'art du passé, pour la figure, pour le métier", ajoute Jacqueline Munck, qui se refuse pour autant à parler de véritable influence mutuelle.   

La liste est longue de leurs objets d'admiration communs, de Giotto à Dürer, de Masaccio à Courbet, d'Ingres à Cézanne. Mais Balthus copie les fresques de la légende de la Sainte Croix, de Piero della Francesca, quand Derain est sous le choc de la sculpture océanienne.

L'exposition, qui réunit plus de 350 pièces (peintures, sculptures, oeuvres sur papier, photographies), permet de retrouver, selon ses organisateurs, "la part la plus importante de l'oeuvre de Derain" depuis la rétrospective au MAM-Paris en 1994.

"Il a su ouvrir la voie vers quelque chose qui n'a jamais été vu, bien qu'une des ruses des oeuvres exceptionnelles est de vous faire croire que vous les avez déjà rencontrées", assure Fabrice Hergott, directeur du MAM-Paris.  

Portraits croisés

"Derain est le peintre qui me passionne le plus, qui m'a le plus apporté et le plus appris depuis Cézanne, il est pour moi le plus audacieux", écrit Giacometti en 1954. 

"Une position qui est à l'opposé de l'avis communément partagé selon lequel seul le premier Derain, celui d'avant la Première Guerre mondiale, serait intéressant", rappelle Fabrice Hergott.

Au-delà de leur communauté esthétique, les trois artistes partagent aussi amis, mécènes et modèles, et parmi celles-ci l'artiste anglaise Isabel Nicolas, qui posa pour Derain et Giacometti et plus tard pour Francis Bacon. D'où une série de portraits croisés où s'exprime la personnalité de leurs auteurs.  

Passage obligé de l'exposition, une section est dédiée à la représentation du sommeil et du rêve. Si le thème est classique, multiples sont les manières de l'aborder, entre le "Nu au chat" de Derain, "La Phalène" de Balthus ou "Femme couchée qui rêve" (1929), "sculpture-idéogramme" de Giacometti.     

Sous le titre "La griffe sombre", la dernière partie aborde le rapport qu'entretiennent les trois artistes avec la représentation du réel. "Des oeuvres qui sonnent l'alarme d'un monde vacillant, après la Seconde Guerre mondiale", de "L'Objet invisible" (1934) de Giacometti aux "Poissons rouges" (1948) de Balthus, ou à la "Grande bacchanale noire" (1935-1945) de Derain, qui vient d'enrichir les collections du musée.


AFP