David Goldblatt, la voie étroite de la photo

Le photographe sud-africain David Goldblatt
Le photographe sud-africain David Goldblatt - © FRANCOIS GUILLOT/AFP

Dénoncer l'apartheid mais refuser tout art militant, c'est la voie étroite choisie par le photographe sud-africain David Goldblatt pour saisir la complexité de son pays. Plus de 200 de ses images sont réunies par le Centre Pompidou.

"A plusieurs reprises, David Goldblatt a affirmé que l'appareil photographique n'était pas une arme pour lui" et "qu'il n'était pas investi d'une mission", explique Karolina Ziebinska-Lewandowska, commissaire de cette rétrospective (jusqu'au 13 mai), la plus importante présentée en France. 

Ce fils d'immigrés juifs d'origine lituanienne et lettone, venus s'installer en Afrique du Sud pour échapper aux persécutions antisémites, "s'intéresse dès son adolescence à tous les univers humains, quelles que soient la couleur de la peau ou la condition sociale".

Ses premiers reportages - il a  19 ans - témoignent de l'attention qu'il porte dès cette époque à ses sujets (mineurs, dockers,  noctambules de Johannesburg), sans jamais tomber dans le pathos. 

A Randfontein, la ville minière où il a vu le jour le 29 novembre 1930, Goldblatt photographie les travailleurs noirs "vivant à quarante par chambrée" et travaillant "pour un salaire de misère" (série "On the mines"). Mais il s'intéresse aussi à la vie quotidienne des afrikaners et à leurs contradictions ("Some Afrikaners", "Boksburg"), un parti pris qui lui a valu des critiques. 

"Dans leur racisme, je les ai vus faire preuve de fraternité au-delà de leur propre couleur. Peut-être plus que toute autre chose, c'est la tragédie et l'espoir d'un tel paradoxe que j'ai tenté d'exprimer dans ces images", répond Goldblatt.

Telles "Le fils du fermier avec sa bonne d'enfant" noire, dans la province du nord-ouest, ou plus troublant, ces voisins afrikaners fabriquant un cercueil pour un domestique noir, sa famille n'ayant pas les moyens d'en acheter un. Une complexité que Goldblatt essaie de capter.  

S'il se reconnaît dans l'école documentaire, il cherche à éviter 'les opinions et les émotions du photographe", estimant que "l'acte photographique s'apparenterait alors à un jugement", souligne Karolina Ziebinska-Lewandowska. 

Ses maîtres sont l'Américaine Dorothea Lange, l'Allemand August Sander et le Français Eugène Atget. "Il ne s'agit pas de produire des photographies qui soient persuasives, encore moins propagandistes, il s'agit d'adopter une attitude vis-à-vis du sujet", commente l'artiste, qui a tourné pour l'exposition sept films où il commente les photos retenues.

De l'importance de la légende

Comme le veut l'approche documentaire, Goldblatt accorde beaucoup d'importance à la légende. "Pour chaque image, toujours inclure la légende complète": cette règle doit être respectée pour toute publication d'une photo de Goldblatt.

Ses légendes sont toujours informatives et précises: "Ted van Rensburg, professeur de danse de salon, observe deux de ses élèves évoluer sur un disque de Victor Sylverster et son Orchestre dans la salle du MOTH (association d'anciens combattants), ancien tribunal (Boksburg)". 

Souvent, la légende est indispensable pour saisir le sens de la photo. Deux passerelles parallèles désertes au-dessus d'une voie de chemin de fer: rien de plus banal, mais la légende nous apprend qu'au temps de l'apartheid, l'une d'elles était réservée aux Noirs.  

Une splendide photo couleur d'un paysage vallonné ouvre la section de l'exposition consacrée à la série  "Some Afrikaners". En s'approchant, on découvre, presque invisibles dans la végétation, des alignements de discrètes croix blanches. "En protestation et en commémoration contre les meurtres dans les fermes, Rietvlei", dit la légende. Ces tombes sont celles de fermiers blancs assassinés. Initialement placées le long de la route au creux du vallon, elles ont été déplacées à la demande des autorités. 

"David Goldblatt ne capture par le monde avec un appareil photo, a écrit l'écrivain Nadine Gordiner, auteur de plusieurs textes sur son oeuvre. "Il cherche à dissiper les idées préconçues concernant ce qu'il voit avant d'approfondir encore davantage le sujet à travers son support privilégié - l'image photographique."

L'exposition David Goldblatt se tient au Centre Pompidou jusqu'au 13 mai 2018.