Carte blanche à Antoine d'Agata à Paris - La vie même

Angkor
Angkor - © copyright Antoine d'Agata

Caméscope, appareil photo, grand écran. Retour sur la carte blanche à Antoine d’Agata le 15 novembre 2014 au Silencio à Paris. La création, la vraie, ne s’embarrasse pas de limites.

Inépuisable, sauvage, parfois critiqué, Antoine d’Agata investit depuis longtemps les bas-reliefs de l’humanité, s’appropriant les friches, les bordels, les lisières, les rives, " à ses risques et périls ", de nuit comme de jour – ce qui est trop méconnu. Pour lui, le monde des banni-e-s n’attend pas. Ses photos, ses films, ses œuvres/sa vie nous tracent une route praticable. Le mystère d’Agata ? L’utopie d’Agata ? Comment restituer sa fulgurance ?

Carte Blanche à Antoine d’Agata, intérieur nuit, Silencio, Paris. Voix off : " Je donne ma chair à ta souffrance " : tragique, héroïnomane, poétique, subversive, magnifiée, la voix de la prostituée au destin extrême est le contrepoint de chaque image des films courts/nouvelle version Atlas #1 (Boystown/Nuevo Laredo/Mexique, 2006) et Atlas #2 (Aka Ana/Tokyo, 2007) et du long métrage Atlas (Cuba/Norvège/Cambodge/Inde, etc., 2013) signés par Antoine d’Agata au caméscope ou à l’appareil photo. Elle répond à l’image, la détourne.

La voix off nous protège du choc immédiat des images sexuelles et de shoots vécues intensément à huis clos ou à ciel ouvert, prises sur le vif, dans les bordels/monde(s), par la sienne et celle de l’amant/client (vice et versa) qui ne se dit pas artiste, ni photographe. Mais qui est pourtant l’un des plus remarqués, aujourd’hui, Antoine d’Agata. " C’est une personne intransigeante qui a une éthique de vie totalement en accord avec son travail, insiste la curatrice Fannie Escoulen. L’œuvre d’Antoine d’Agata est sa vie même. La vérité d’Antoine d’Agata est dans son œuvre. Il y a peu d’artistes contemporains au monde qui ont cette intégrité, cette sincérité. "

Il faut évoquer la puissance et la poésie inouïe de la voix off (plurielle), dans le désordre et la multitude des langues : " Le sexe utilisé comme une arme pour anéantir des hommes... Savoir ce que c’est que d’être morte après avoir été violée... L'espoir de se venger par le sexe... Recevoir le sperme de cent hommes et en jouir... Se prostituer comme le seul acte qui la rend consciente d’être en vie... Le goût de la salive, du sperme et du vomi qui est le goût de la vie... Jusqu'à ce que la mort nous sépare, nous prenne à part... [1]" On pourrait penser que la voix off est écrite mais elle ne l’est pas. Sa beauté sombre, supérieure plane au-delà de ce qui est présent à notre regard. Elle se porte vers un ailleurs, authentique, lucide qui n’est jamais représenté comme tel, ailleurs et qui échappe au régime d’image sensationnaliste (sur lequel travaille, aujourd’hui, Antoine d’Agata en pillant les fichiers de police américains sur le net et réalisant la pièce Fractal).

On sent toute la méfiance d’Antoine d’Agata vis-à-vis de l’affect trop proche. Il raconte mais ne souligne pas. Il tait les noms, gomme l’autobiographie, résolument, opérant ainsi le décollement au réel, trop littéral. L’objet des regards, indifférencié, la prostituée, devient le sujet d’un portrait universel. Pourtant ce choix interroge : appeler quelqu’un par son nom n’est ce pas lui rendre sa part d’humanité et sa dignité ? La question mérite d’être posée.

Ici, la prostituée est " une et toutes ", comme me le fait aussi entrevoir Aurélia Marcadier (Galerie Temple), plus tard dans la soirée, lorsqu’elle tourne rapidement les pages du petit livre noir Angkor (2014), série de soixante-treize portraits de prostitué-e-s au bord de la rivière Siem Reap, au Cambodge, réalisés en deux nuits consécutives.

Qui regarde ? Qui est regardé ? L’unité de la voix off nous perd, la multiplicité du point de vue nous perd, l’unité esthétique nous perd, le corps nous perd. On perd tous nos repères sauf lorsque le corps se dessaisit dans le saisissement de l’autre corps (la jouissance), de tout son poids, comme une beauté morte, portant les lumières de tous côtés. La mise en images intuitive, virtuose (qui se refuse pourtant de l’être) appelle de manière étrange la mélancolie, dans le trou noir. Dans Atlas, la jeune femme, après le shoot, reste en retrait. À part, elle joue avec le filet de sang sur son avant-bras, redessinant sa chair nue du bout du doigt, tout doucement avec tendresse comme rendue à elle-même. L’image est un repos, un petit bonheur, une source d’inspiration, éloignée du cliché glauque qu’elle devrait être, pourrait être. Comment Antoine d’Agata réussit-il ce grand écart ?

Par sa vérité propre, avec une conscience de soi et de l’autre, vertigineuse. Le sublime est là, malgré tout, toujours plein cadre, politisé, il nous déborde. Pour nous laisser sidéré rêveur (trop) lorsque l’écrivain américain Peter Sotos s’adresse à lui sur la base d’extraits de son dernier opus Desistance.

Douze films courts (certains sur la proposition de Philippe Azoury et Jonathan Littell) précipitent la fin de la carte blanche, dans une accélération de la pensée et des points de vue remuant ciel et terre : de Guy Debord, David Wojnarowicz, Tania Bohorquez et Antoine d’Agata, Peter Sotos, Xavier Coton ; en passant par Marin Karmitz, Alberto Garcia Alix, Danielle Arbid, Shanti Masud et jusqu’à Virgil Vernier, André Cépéda, Laetitia Masson et Léa Rogliano, la benjamine (belge) de la carte blanche. " Le corps de la femme est la pierre angulaire d’un système de pouvoirs et de représentations en particulier, explique Léa Rogliano. La seule façon de m’en extraire, pour Sleeping Beauties (NDA production AJC) c’était par l’image. J’ai même été jusqu’à la détruire physiquement mais en vain. C’est vraiment en rentrant dans la couleur, dans la forme que j’ai réussi à la faire sortir d’elle même, avec elle-même. Je me suis appuyée sur le concept le corps-sans-organes (CsO) de Deleuze et Guattari pour être dans la sensation pure."

Sur fond des playlists de Philippe Azoury, l’immensité de ce qui est apparu sur grand écran cinéma nous laisse ébahis. Reste notre abandon total né le temps d’une séance, longtemps après et nos cicatrices intérieures, sur la piste/clubbing du Silencio.

 

Sylvia Botella

[1] Fragments de voix off in texte écrit par Antoine d’Agata, le 23 juin 2014.

L'actualité d'Antoine d'Agata

Publication : Fractal, 250 x 340 mm - 176 p. - édition de 200 exemplaires, publié à Armor Editions, 350 € www.amoreditions.com ; Angkor,135 x 180 mm -152 p. - Édition de 400 exemplaires dont 73 numérotés et signés, coédition Temple/JB Éditions. Prix de l'édition courante : 24 € ; Avec un tirage unique de chacune des images de la série, 10x15 cm, signé : 400 €.

 

Expositions à la Galerie Temple à Paris : Fractal du 13 novembre au 20 décembre 2014 et Angkor du 29 novembre au 20 décembre 2014.

 

Sortie du Film Atlas, le 12 novembre 2014.