Avant-gardiste, puis traditionaliste, Emile Bernard tiré de l'oubli par l'Orangerie

"Emile Bernard, Après-midi à Saint-Briac"
"Emile Bernard, Après-midi à Saint-Briac" - © © Jörg Müller, Aarau, NIna Amen, Communication Musée d'Orsay

Proche de Van Gogh et admirateur de Cézanne, Emile Bernard fut une figure de l'avant-garde avant de devenir le chantre d'un nouvel art classique et de basculer dans l'oubli: une exposition à l'Orangerie à Paris explore les multiples visages de cet artiste inclassable.

Ouverte jusqu'au 5 janvier 2015, cette première monographie sur Emile Bernard dans un musée national français entreprend de retracer le parcours singulier de ce créateur précoce qui militera en 1905 pour "la nécessité d'un retour prompt et réfléchi à la Tradition éternelle et partant toujours jeune".

Pourtant, quinze ans plus tôt, dans un temps où fleurissent les mouvements en -isme (impressionnisme, pointillisme..), Emile Bernard invente, avec Louis Anquetin, le divisionnisme : les aplats de couleur sont bordés par un trait noir. Une esthétique souvent attribuée à Paul Gauguin mais dont Bernard ne cessera tout au long de sa vie de revendiquer la paternité.

Il a séjourné à Pont-Aven, en Bretagne, où se retrouvent alors nombre de jeunes peintres, et a bien connu Gauguin, avec lequel les critiques l'ont souvent comparé, pas toujours à son avantage.

Dès 1886, il se lie aussi d'amitié avec Vincent Van Gogh. Les deux artistes s'influenceront mutuellement. Ainsi "Cafetière bleue et oranges sur une table verte", une nature morte présentée à l'exposition, inspirera une toile sur le même thème du peintre néerlandais.

Emile Bernard va ensuite se diriger vers le symbolisme, réalisant quelques-unes de ses oeuvres les plus originales comme la très radicale "Moisson d'un champ de blé" (1888).

Survient alors un épisode majeur, marquant un avant et un après dans sa vie d'homme et d'artiste : en 1893, il décide, après un détour par l'Italie, de s'installer au Caire, où il passera dix années entrecoupées de voyages en Europe. Cet exil volontaire va se traduire par un retour à des formes plus classiques, parfois hyperréalistes, telle "La fumeuse de haschisch" (1900), favorablement reçue à Paris et achetée par l'Etat.

Cézanne, 'maître d'élection'

Pourtant, lorsqu'il regagne la France, en février 1904, sa première visite est pour Cézanne, son "maître d'élection". "Tout ce que nous savons du Cézanne des dernières années provient des témoignages de Bernard", souligne Rodolphe Rapetti, un des commissaires de l'exposition.

Bernard s'installe un temps dans le petit village de Tonnerre, dans l'Yonne, dont plusieurs vues très cézanniennes figurent dans l'exposition.

"Mais le grand choc, c'est Venise", assure M. Rapetti.

Le peintre y séjourne de 1922 à 1926. Il y admire Le Tintoret, Le Titien. Pur autodidacte (il a quitté l'école à onze ans), Bernard écrira un ouvrage intitulé "Tintoret, Greco, Magnasco, Manet" et un autre, qui fit autorité, sur "Le grand et très divin Michel-Ange".

L'exposition permet de mesurer l'influence des grands maîtres sur Bernard mais aussi sa versatilité, voire son inconstance, stylistique. Il s'intéresse aussi à Nicolas Poussin, à Zurbaran.

"Il ne s'agit pas d'imiter, de refaire Raphaël, Michel-Ange, Vinci ou Titien, mais de puiser en eux ces lois qui ont reconstitué la magnifique éclosion de la beauté", écrit-il en 1909.

"Bernard est convaincu que l'art moderne n'a pas de fondement, qu'il ne rime à rien", déclare Rodolphe Rapetti.

Par leur retour au modelé, les grands nus des années trente témoignent de sa recherche d'un nouveau classicisme. Un art réactionnaire, diront ses critiques, encouragés par certaines prises de position de Bernard, qui "reliait très clairement dès les premières années du 20e siècle la décadence de l'art contemporain au progrès des idées démocratiques", écrit M. Rapetti.

Bernard fut aussi un poète reconnu, apprécié d'Apollinaire, et l'auteur de trois romans et de plusieurs ouvrages sur la peinture.

L'exposition "Emile Bernard" sera ensuite présentée à la Kunsthalle de Brême (Allemagne) du 7 février au 31 mai 2015.

 

AFP Relax News

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