Antonio Lampecco, 60 ans d'une mystérieuse alliance de la terre et du feu

Antonio Lampecco
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Antonio Lampecco - © © RTBF - Christine Pinchart - 2013

Antonio Lampecco fête ses 80 ans, et 60 ans de carrière, avec une rétrospective et la création d'un musée à Maredret.

Rencontre avec un céramiste aux sens en éveil, qui a quitté le soleil d'Italie pour Rebecq, un jour de l'hiver 1949. Surpris par le brouillard et l'humidité, il va retrouver le plaisir dans l'exercice de son métier, la céramique.

On refait un petit bout d'une longue histoire ?

Quand je suis arrivé en Belgique, comme étranger je n'avais pas le choix, c'était la mine ou la carrière. Alors j'ai dit à mon père que je retournais en Italie, où j'avais un métier, puisque j'étais potier. A Rebecq il y avait deux poteries, mais sans permis de travail, j'avais déjà essuyé un refus. J'ai été finalement engagé par deux associés; je parlais peu le français, je préparais la terre et petit à petit j'ai réalisé des modelages comme je l'avais appris en Italie. Avant de quitter Rebecq, j'ai croisé un groupe de jeunes artistes issus de La Cambre, qui ouvraient un atelier à Dour; Roger Somville décorait les plateaux que je tournais. Mais c'était des communistes enragés, et je ne voulais pas faire de politique et risquer de me faire expulser.

Ensuite vous avez entendu que l'on cherchait un céramiste à Maredsous ?

Je me suis rendu à l'abbaye avec mon père à moto. Quand je suis arrivé la place était prise, mais on m'a proposé de laisser mon adresse. Une semaine plus tard j'avais une lettre. Je suis retourné sur place et j'ai rencontré le père Ambroise. Il était directeur des ateliers d'art, on a beaucoup parlé, en italien parfois. Beaucoup pratiquaient la langue car ils avaient appris leur métier à Rome. J'ai été engagé, ensuite j'ai dirigé l'atelier de céramique.

Puis vinrent les débuts de la commercialisation du fromage, dans les années 53, 54. Le père Thomas m'a demandé de créer des cloches à fromage, des cruches et des chopes. J'ai réalisé 30 ou 40 modèles de chope, et ce sont les spécialistes qui ont choisi. Mais ça me fait plaisir de voir que la chope n'a pas changé, elle était identique à celle que l'on vend aujourd'hui.

Quelque chose de beau et de simple ne vieillit pas.

Rapidement vous avez pu développer votre recherche personnelle, et créer votre atelier ?

Oui mais ça n'a pas été simple. Je n'étais qu'un petit italien qui ne parlait pas bien le français. Néanmoins après ma journée à l'Abbaye, on m'a donné la possibilité de développer mon propre travail. Avec beaucoup de patience, de recherche, sans croire aux miracles, on a parfois d'heureuses surprises. La céramique c'est une histoire d'amour; quand j'ouvre un four et que je constate que toutes les pièces sont fendues, il faut aimer pour avoir le courage de recommencer encore plus tôt le lendemain. Et puis j'ai eu la chance d'être épaulé par ma femme, Chiara, qui accepte toutes mes faiblesses.

La céramique c'est une aventure permanente ?

J'ai 60 ans de métier et chaque fois que je trouve quelque chose de neuf, je suis comme un bambino. Devant le four, je suis un enfant qui attend Saint-Nicolas, j'appelle ma femme, mes enfants, mes petits enfants pour partager; un bon repas que l'on mange seul n'a pas la même saveur.

Il faut prendre des risques, mais ne jamais les calculer. Il ne faut jamais se dire que l'on est au sommet. Quelqu'un qui n'aurait plus rien à découvrir c'est quelqu'un qui commence à mourir un peu. Parfois je suis émerveillé, les regards et les signes de sympathie me font chaud au coeur, et je ne boude pas ce plaisir. Mais un artisan ne doit jamais mettre son portefeuille à la place du coeur.

 

 

Aujourd'hui c'est une entreprise familiale ?

Ce n'était pas écrit, j'ai laissé faire les choses et mes fils sont venus à la céramique après leurs études. Mon fils Marco est décédé il y a deux ans, mais c'est lui qui avait décidé de faire le musée, et la rétrospective. Je lui avais laissé carte blanche. Ils connaissaient tous les deux les difficultés d'être les fils du père. Ils me demandent un conseil de temps en temps, toujours au point de vue technique, je n'interviens jamais côté coeur. Je suis très respectueux du travail de ma femme Chiara, et de mes fils, Marco et Thierry, chacun sa liberté; on m'a trop imposé trop de choses, j'ai trop souffert de la critique d'architectes, de critiques d'art, d'universitaires, pour briser la spontanéité de mes proches.

Aujourd'hui Marco n'est plus là, mais il est toujours à nos côtés et dans nos coeurs. Il avait développé un travail original, et on peut le découvrir dans la rétrospective.

Le musée et la rétrospective Antonio Lampecco à Maredret, jusqu'au 30 septembre.

Rétrospective à la maison de la Culture de Namur, du 5 juillet au 31 août.

Christine Pinchart