Anish Kapoor en grande conversation avec Le Corbusier au couvent de La Tourette

L'artiste britannique Anish Kapoor et le frère Marc Chauveau, historien en art
L'artiste britannique Anish Kapoor et le frère Marc Chauveau, historien en art - © JEAN-PHILIPPE KSIAZEK - AFP

Versailles est loin et dans ce couvent de lumières et de béton, le plasticien Anish Kapoor trouve du réconfort après le saccage d'une oeuvre. Il vient d'y installer 13 pièces pour une exposition qui fonctionne comme un dialogue visuel avec l'architecte du lieu, Le Corbusier.

La veille, l'artiste britannique aux racines indiennes et juives irakiennes, découvrait à Versailles les inscriptions antisémites sur une de ses sculptures, "Dirty Corner", surnommée le "vagin de la Reine".

Il était "très triste, perdu". Il a même pleuré, confie-t-il. Alors être aujourd'hui, dans ce lieu conçu il y a 55 ans par Le Corbusier dans la campagne verdoyante du nord de Lyon, "est une réaffirmation de ce qu'il est positif, de ce qui est la poésie dans l'art".

Avant d'y venir, il connaissait le couvent de La Tourette par des photos et trouvait qu'il ressemblait à ce qu'a fait Le Corbusier en Inde, à Chandigarh. C'est l'un des frères qui vivait dans cette petite communauté d'une dizaine de religieux qui rêvait de le faire venir ici. Il lui a envoyé une lettre un jour. Anish Kapoor, qui expose dans les plus grands musées du monde, y a répondu.

Car depuis 2009, le couvent organise chaque année une exposition d'art contemporain.

"C'est une tradition des Dominicains d'être proches des artistes contemporains: il y a 50 ans, des frères ont eu l'audace de faire appel à Le Corbusier" pour construire leur couvent. "Aujourd'hui, nous avons l'audace de faire venir Anish Kapoor", explique le frère Marc Chauveau, "scandalisé" par les attaques à Versailles.

D'autant que pour les 50 ans de la mort du célèbre architecte suisse, il fallait quelqu'un qui fasse le poids et qui mette en valeur, voire bouscule, cette œuvre architecturale.

Pour le frère Marc, historien de l'art, il y avait comme une évidence: dans l'église, où des puits de lumière viennent provoquer l'espace en béton brut de décoffrage, le religieux montre le panneau monochrome rouge qui sert de confessionnal ou les puits de lumières et de couleur, qui happent le visiteur comme peuvent le faire certaines œuvres de Kapoor, à commencer par le Leviathan, œuvre monumentale exposée au Grand Palais en 2011.

L'artiste a donc tenté de jouer sur ces correspondances. "Inévitablement, ici, ce doit être une conversation avec l'architecture", "avec les lumières, l'acier, la texture des murs", "avec le physique et le spirituel", relève Anish Kapoor.

"Chair malmenée"

Aucune pièce n'a été créée pour l'exposition mais l'artiste est venu vivre ici quelques jours pour s'imprégner du lieu et faire une sélection au plus juste. Certaines sculptures appellent à la méditation et s'amusent à déformer les lignes si structurées du Corbusier.

Il y a "Sky Mirror", miroir concave qui projette au sol le haut du bâtiment et le transforme en tableau vivant.

Ou dans l'atrium, le "Non-Object", qui arrondit les colonnes de verticalité de l'architecte. Dans l'église, une sorte de goutte en miroir poursuit ce jeu de distorsion.

"Cette oeuvre se fond dans l'architecture et restitue toutes les couleurs autour" mais elle est "modeste", pas imposante, commente Marc Chauveau. Elle accompagnera la messe dominicale, à laquelle une centaine de personnes viennent assister chaque dimanche.

Les œuvres d'Anish Kapoor sont installées dans les espaces de vie des frères, même dans leur réfectoire. Pour la salle du chapitre (sorte de conseil municipal de la communauté) et les salles de classe, l'artiste britannique a choisi des œuvres nettement moins consensuelles, faites de sang et d'entrailles, en silicone et cire.

Elles "donnent un sentiment de répulsion au départ, puis d'attirance. C'est une chair malmenée" bourrée de références, et notamment celle du "Boeuf écorché" de Rembrandt, analyse le frère.

Loin de le choquer, il estime que ces pièces ont leur place dans un couvent. Car finalement, que sommes-nous à part des êtres "d'un côté tirés de la chair" et de l'autre "attirés par le spirituel" ?

Prônant l'ouverture et la prise de hauteur, cette exposition est d'ailleurs, selon lui, la meilleure réponse aux vandales qui ont attaqué l'art à Versailles.

Organisée dans le cadre de la Biennale d'art contemporain de Lyon, l'exposition se tiendra du 10 septembre au 3 janvier, du mardi au dimanche de 14h à 18h30.

L'expo sur le site du couvent de La Tourette: http://couventdelatourette.fr