À la rencontre d'Avarie -publishing : Antoine d'Agata et Katrien de Blauwer

À la rencontre d'Avarie -publishing : Antoine d'Agata et Katrien de Blauwer
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À la rencontre d'Avarie -publishing : Antoine d'Agata et Katrien de Blauwer - © Avarie and Antoine d'Agata courtesy of Magnum Photos and Galerie Filles du Calvaire

Les 11, 12 et 13 septembre 2015, le Wiels organisait pour la première fois une nouvelle foire du livre d’Art réunissant cinquante artistes, collectionneurs et éditeurs internationaux à Bruxelles. L’occasion de rencontrer Giuliana Prucca, la fondatrice d’Avarie, une maison d’édition de création littéralement indépendante et de discuter de I do not want to disappear silently into the night - Katrien de Blauwer, la photographe belge sans appareil photo et Position(s) - Antoine d’Agata, le photographe français. Avarie trouble son monde.

 

Comment êtes-vous passée de Position(s) avec Antoine d’Agata à I do not want to disappear silently into the night avec Katrien de Blauwer ?

En dépit de leurs différences, Katrien de Blauwer et Antoine d’Agata se ressemblent. Ils sont très obsessionnels. Katrien de Blauwer l’est dans sa manière de travailler. Elle est dans son monde, elle fait des collages de photos découpées dans des magazines et journaux. Antoine d’Agata a ses obsessions propres, ses thématiques récurrentes. Ce qui m’intéresse peut-être en tant qu’éditrice, c’est de bâtir une ligne éditoriale, progressivement. Sur Position(s), j’ai travaillé avec Antoine d’Agata sur l’idée de la disparition du photographe qui va à la rencontre d’autres corps pour mieux se disperser dans d’autres sujets. À ce moment-là, il travaillait beaucoup sur la vidéo, l’écriture, etc. Dans le traitement de l’image, il y avait l’idée de la trace. L’image n’existait plus en tant que telle.

Pareil dans le travail de Katrien de Blauwer. Le titre même du livre l’exprime avec force : I do not want to disappear silently into the night. Tout est question d’équilibre entre ce qui émerge et disparaît lorsqu’elle découpe les photos. On ne voit plus une bonne partie de l’image. Il y a, là, une sorte de disparition, une fragmentation.

Il y a le parcours vers le vide que j’ai essayé de tracer avec Antoine d’Agata et qui m’intéresse aussi dans le travail de Katrien de Blauwer. Ce n’est plus ce qu’on voit dans l’image qui est intéressant mais tout ce qui est hors champ. Ce qu’on continue de voir et qui n’est plus dans l’image.

C’est la sempiternelle question : Qu’est-ce que l’image ? Est-ce que c’est ce qu’on voit dans le cadre ? Ou ce quelque chose hors cadre ? Katrien de Blauwer s’approprie l’image des autres comme Antoine s’approprie l’image et les voix des filles, etc. Lorsqu’il donne son appareil photo à une fille, ce n’est plus lui qui prend la photo. Et Katrien de Blauwer n’utilise pas d’appareil photo mais elle cadre directement avec son œil, sa main. Ce ne sont pas des images qu’elle prend elle-même. Qui est l’auteur de la photo ?

Avec Antoine d’Agata, il y avait le désir de faire un livre avec un photographe. Mais in fine, Position(s) est moins un livre d’images qu’un livre d’écritures. I do not want to disappear silently into the night est un livre de photos mais elles ne sont pas prises par un photographe. J’y vois une avarie et la possibilité de donner à réfléchir.

Parlez-nous de votre travail avec eux ?

Au départ, quelque chose dans le travail de l’artiste m’interpelle, cela peut être le projet, une image… j’essaie de m’en imprégner, puis je contacte l’artiste. Si la rencontre a lieu, s’il y a des affinités et qu’une confiance réciproque s’installe, on continue. La qualité de la relation humaine est importante, voire décisive. Cela ne signifie pas que nous allons devenir pour autant des amis ou partager plus. C’est surtout la volonté de travailler ensemble qui importe. Pour moi, un livre, ce n’est pas seulement " éditer ". C’est plus que cela, c’est un espace de création, de collaboration. Il s’agit de travailler ensemble en respectant le travail de l’autre.

Si j’ai créé les éditions Avarie, c’est pour avoir un espace de création qui est difficilement envisageable ailleurs. Je viens du champ de la recherche universitaire en littérature visuelle. J’ai fait ma thèse sur l’écriture visuelle et visionnaire d’Antonin Artaud. J’ai toujours travaillé sur le lien image-écriture qui est présent dans Position(s). C’est d’ailleurs Artaud qui m’a mené à Antoine d’Agata.

Il est important d’avoir cet espace-là. Il me permet d’avoir une lecture qui permet à son tour de rassembler des images et de dessiner un parcours à travers celui de l’artiste. C’est ce parcours-là qui est partagé mais cela ne signifie pas pour autant que c’est le seul parcours, la seule lecture possible de l’œuvre, il peut y en avoir d’autres. Elle structure simplement le livre.

En général, j’ai une idée, j’écris beaucoup, je donne des lignes directrices. Et si l’artiste se sent suffisamment en confiance, il peut travailler dans la direction donnée. Elle est textuelle pour Antoine d’Agata et cinématographique pour Katrien de Blauwer. Chez elle, il n’y a pas d’influences en tant que telles mais beaucoup de références : Michelangelo Antonioni, Andreï Tarkovski, etc. Si j’ai choisi Antonioni, c’est à cause de l’idée du vide.

Il est aussi très important de connaître l’univers ambiant de l’artiste. Katrien de Blauwer habite à Anvers. Je suis allée souvent la voir. Elle écoute beaucoup Nick Cave. Antoine d’Agata, c’est différent, il a dû me faire encore plus confiance. Il est souvent en voyage, nous nous sommes vus à chaque fois qu’il s’arrêtait à Paris.

Chaque étape de travail - du concept jusqu’à l’impression - est discutée, validée. Je mène un travail d’auteure et pas seulement d’éditrice. Cette manière de travailler nécessite du temps. C’est pour cette raison que je suis lente (rires). Mais c’est un rythme qui me convient. Je pense qu’il est important d’avoir des éditions fortes pour se distinguer dans la saturation des images et des productions. Il faut énormément travailler, avoir beaucoup d’échanges pour bâtir un projet et durer (rires).

Comment voyez-vous la particularité du livre réalisé avec chacun d’eux ?

Je pense que le mot juste, c’est le court-circuit. Sur Position(s), je travaille avec un photographe mais c’est du texte. Je privilégie une composante qui n’appartient pas à la vision qu’on a du photographe en général. Dans I do not want to disappear silently into the night, Katrien de Blauwer fait des collages d’images extraites de magazines et de journaux, des années 1910 aux années 1980. Elle ne prend pas elle-même les clichés.

Comparé à d’autres éditeurs qui travaillent sur l’image, le traitement éditorial d’Avarie est très cinématographique.

C’est toujours le même dilemme : comment rendre quelque chose de vivant à partir du format livre, une forme dite " fixe " ? Cela m’intéressait de garder le mouvement de vie qui est omniprésent dans le travail d’Antoine d’Agata. Lorsque nous travaillions ensemble, il faisait de la vidéo. Peut-être que cela a influencé mon regard. Je ne sais pas.

Il était important aussi de souligner le caractère performatif de leur travail. Antoine d’Agata est un grand voyageur dans tous les sens du terme, y compris dans la manière dont il travaille. Pareil pour Katrien de Blauwer. Ce qui m’a le plus frappée dans sa manière de travailler dans son atelier, c’est qu’elle travaille très vite, très instinctivement. Elle cherche des images, elle colle, elle performe. Et dans le même temps, elle fait preuve d’une grande patience, elle cherche, elle lit une multitude de magazines et de journaux. Elle porte en elle deux états contradictoires qui me touchent : d’un côté, la patience, l’attente et de l’autre, la boulimie, l’envie de faire et du mouvement.

Le livre est une forme fixe mais il a le désir de traduire le mouvement qui peut être celui la vidéo ou celui de la vie, cette même envie de vivre et de consommer que partagent Antoine d’Agata et Katrien de Blauwer

Je ne sais pas comment va évoluer concrètement mon travail d’éditrice. On ne sait jamais. Mais je n’ai pas envie de m’enfermer dans un cadre préétabli.

Ce qui est troublant dans votre travail d’éditrice et dans le montage final, c’est toujours ce quelque chose d’extrêmement érotique, très sophistiqué. Ça passe par un travail d’édition très formel, on sent que tout est pensé ensemble. Partagez-vous cette analyse ?

Cela vient de l’attention extrême que je porte au corps. Ce n’est pas un hasard si, au cours de mes recherches universitaires, je me suis intéressée à l’œuvre d’Antonin Artaud, elle est très passionnelle. Il a utilisé le corps dans l’écriture. Et si j’ai rencontré Antoine d’Agata, c’est parce que je trouvais qu’il y avait dans son œuvre un lien indéfectible entre art et corps, un corps naturellement érotique mais toujours traité de manière sensible. Et j’aime la matière.

Dans l’œuvre de Katrien de Blauwer, les images sont érotiques, ce sont autant d’évocations du corps, il y a les corps fragmentés, etc. Mais dans l’usage même de la matière, il y a de la fragilité.

Si quelque chose devait rapprocher le travail de Katrien de Blauwer de celui d’Antoine d’Agata, c’est bien le mélange intense de fragilité et de force, auquel peut s’ajouter la violence. Celle " des têtes coupées " chez Katrien de Blauwer ou de la cicatrice chez Antoine d’Agata. Certes, l’érotisme est incontestable dans son travail mais émane de son regard une sorte de délicatesse.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre prochain projet d’édition ?

Je suis toujours un peu superstitieuse. Je ne veux pas le nommer. (ndlr son nom figure dans le catalogue d’Avarie). Je vais travailler avec une des grandes figures de l’art contemporain roumain. Ses œuvres sont dans les plus grandes collections, de la Tate Modern au Moma. Il a participé, en 2015, à deux grandes expositions collectives : Inside au Palais de Tokyo à Paris et Chercher le garçon au musée Mac Val. Dans son travail, il y a beaucoup de vidéo. Mais ce qui m’intéresse plus particulièrement dans son œuvre, c’est le " décalage " : le corps passe tout de suite à l’image parce qu’il est impossible de performer publiquement sous le régime communiste. Le seul témoin possible est le troisième œil, l’œil de la caméra.

Sylvia Botella

"I do not want to disappear silently into the night", Katrien de Blauwer, Avarie, septembre 2014

"Position(s)" Antoine d’Agata, Avarie, 2012

http://www.avarie-publishing.com