Première grande exposition à Paris sur Le Greco, génie de la peinture ancienne

Pour la première fois, Paris consacre à Le Greco une grande exposition au Grand Palais.
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Pour la première fois, Paris consacre à Le Greco une grande exposition au Grand Palais. - © Courtesie of Grand Palais (teaser sur YouTube)

Pour la première fois, Paris consacre à Le Greco une grande exposition au Grand Palais, rendant un hommage dû depuis longtemps à un peintre considéré comme un des plus géniaux et novateurs de la peinture ancienne. À peu près 70 de ses quelque 300 œuvres connues sont exposées jusqu'au 10 février. L'occasion de cette exposition s'est présentée quand The Art Institute of Chicago a proposé de prêter le grand tableau "L'assomption de la Vierge". Puis d'autres prêts prestigieux, notamment des États-Unis, ont pu être obtenus. Des musées et des collections privées ont livré des chefs d'œuvre, certains rarement exposés. C'est au Grand Palais, plutôt qu'au Louvre, que l'exposition a été accueillie, en raison de la hauteur des plafonds. Un moratoire sur les prêts d'œuvres à l'étranger a empêché le musée du Prado de prêter trois tableaux.

Ce peintre insolite et baroque, pétri par la Contre-Réforme et dont l'originalité frappe immédiatement, a fasciné Picasso et les avant-gardes et les a inspirés dans leur désobéissance à l'académisme. On retrouve notamment chez Cézanne des proximités étonnantes avec Le Greco (Baigneurs, la Dame à l'Hermine, etc.). Il a été injustement méconnu pendant deux siècles, à l'époque du classicisme. Il est aujourd'hui justement redécouvert et reconnu comme un inventeur osant les reflets et miroitements, les contorsions de corps les plus incroyables. Un cubiste parfois, un fauve ailleurs. Quand ici un bras, là une jambe s'étire, échappant aux bonnes proportions, cela ne nuit en rien. Notamment dans ses grandes toiles aux figures allongées qui sont sa signature la plus connue. "Les créatures du Greco, ne les croirait-on pas déshabillées par la foudre?", a interrogé Jean Cocteau.

Dans la série de tableaux "Le Christ chassant les marchands du temple", on voit un artiste qui se réinvente, de ses années italiennes à sa fin de carrière, dans la solitude austère de Tolède : peut-être s'identifie-t-il à ce Christ en colère, avec une volonté de purifier la peinture de ceux qui la trahissent. Le Crétois Domenikos Theotokopoulos (son nom d'origine) et Michelangelo Merisi da Caravaggio (dit "Le Caravage"), qui ont vécu tous deux à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle, ont beaucoup en commun et beaucoup en opposition, ainsi qu'un égal génie : tous deux peintres itinérants passés par Rome, tous deux maîtres du clair-obscur, tous deux de mauvais caractère, tous deux décrivant l'enfer et le paradis, mystiques sans être vraiment pieux.

De magnifiques portraits pensifs

Le Greco avait commencé à peindre des icônes en Crète, montrant ses talents de miniaturiste (La Crète était alors sous la domination de la Sérénissime). Puis, très influencé par l'école de Venise où il s'est formé auprès de Titien et d'autres, il s'en est émancipé, et est passé par Rome, où il est attiré par l'œuvre de Michel-Ange mais mal accepté dans l'olympe artistique de la Ville éternelle. Il la quitte finalement pour l'Espagne.

Ses couleurs, surtout dans les drapés, sont fluides, vives et miroitantes. Ses visages, emplis de réflexion et de bienveillance. Comme si la vie intérieure insufflait de la tendresse, alors que le Caravage exprime la dureté réaliste et la violence. De magnifiques portraits pensifs sont exposés, comme ceux du frère Hortensio Felix Paravicino, d'Antonio de Covarrubias y Leiva, de Saint-Pierre et Saint-Paul, ainsi que de Saint-François recevant les stigmates. Sans aucune mièvrerie, plusieurs regards ont ces yeux humides où perle une larme. "Avant lui, en Espagne les portraits sont beaucoup plus rigides", note la commissaire Charlotte Chastel-Rousseau, conservatrice de la peinture espagnole et portugaise au Louvre. L'autre commissaire, Guillaume Kientz, conservateur de l'art européen au Kimbel Art Museum de Fort Worth (USA) se risque au jeu du portrait chinois : "si Greco était un plaisir : l'extase ; si Greco était une catastrophe : un incendie comme ceux qui parsèment ses toiles ; si Greco était une ville : New York, avec ses verticalités, son énergie électrique. Et si Greco était un personnage célèbre : Dieu".

L'exposition s'achève sur l'ouverture du cinquième sceau, appelée aussi la Vision de Saint-Jean, une grande toile du Métropolitan de New York, avec un immense Jean vêtu de bleu aux bras levés, prodigieuse d'intensité dramatique et de modernité.