Peindre son temps…

Peindre son temps…
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Peindre son temps… - © Kathrine Stokes / Youtube

Le temps a inspiré de nombreux artistes contemporains. Qu’il soit suspendu, avec les peintures incisées de Lucio Fontana ; étendu, dans les vidéos de Bill Viola ; ou bien distordu dans Long Live the New Flesh de Nicolas Provost, le temps est un sujet ample et riche. Il est à la fois la durée, le mouvement, l’imprévisible, l’instant, ou au contraire l’éternité…

Un concept inépuisable, donc, que l’artiste Néerlandais Maarten Baas a embrassé, avec une série de performances et d’installations intégrées dans des espaces de vie.

L'année dernière, l’artiste a installé dans l’aéroport d’Amsterdam la Schiphol Clock, un cadran géant, accroché au plafond. À première vue, rien de plus normal : l’objet ressemble à une horloge habituelle… Mais au deuxième regard, quelque chose interpelle. Derrière la vitre opaque du cadran, la silhouette d’un homme se devine. Vêtu d’un bleu de travail et équipé d’un rouleau à peinture, il trace les aiguilles de l’horloge et les efface successivement pour recommencer, minute après minute.

Tout laisse à penser que l’individu est un véritable employé de l’aéroport, à qui l’on aurait impitoyablement ordonné de tracer littéralement le temps, pour une durée infinie. Il y a même une échelle et une porte pour faire croire que l’homme s’est vraiment glissé à l’intérieur du boîtier. Mais rassurez-vous, Schipol Clock est en vérité une installation vidéo qui dure douze heures. Elle forme une boucle interminable.

L’intégration de cette installation dans un tel lieu n’est pas anodine : l’aéroport, haut lieu de départs et d’arrivées, ne saurait se priver du temps. Ce lieu de passage où grouillent les voyageurs pressés est l’incarnation même de la dépendance de l’homme au temps, qui rythme sa vie.

Et pourtant, le temps doit sa précision à la mécanique qui l’anime. Que se passe-t-il lorsque les rouages de l’horloge sont remplacés par des gestes humains ? Dans Schipol Clock, c’est "l’homme à tout faire" qui gère le temps, à coups de pinceau. Et par conséquent, les minutes deviennent progressivement imprécises, inexactes et perdent toute leur valeur universelle.

L’installation symbolise alors le paradoxe du temps et de l’homme : il en est dépendant, mais est incapable de le fabriquer avec son corps, il lui échappe. Ainsi, la vidéo propose un postulat philosophique auquel chacun est invité à trouver une réponse.

Schiphol Clock fait partie de la série Real Time, dans laquelle Maarten Baas développe ses réflexions sur la temporalité. "Real time est un terme qui est utilisé dans l’industrie du cinéma" explique l’artiste, "cela signifie que la durée d’une scène dans un film correspond au temps qu’elle prend dans la réalité".

Dans cette série, chacune des œuvres décline différents cadrans d’horloges. Dans Sweepers Clock, une œuvre plus ancienne, des agents de nettoyage ballaient des déchets, de sorte à créer des amas en forme d’aiguille. À coups de balai, les poussières avancent au rythme des tic-tac des minutes.

Pour Analog Digital, un homme peint des pixels sur une horloge digitale (cette performance a été adaptée sur une application pour smartphone). Dans chaque installation, l’être humain est placé comme un esclave du temps qui passe, soumis au rythme infini des minutes qu’il faut tracer.

Avec son approche ludique et la puissance graphique de ses œuvres, Maarten Baas parvient à véhiculer des réflexions philosophiques universelles. En décloisonnant travaux hors des murs du musée, il s’emploie à ouvrir l’art contemporain au plus grand nombre.