Michel Draguet et la Pose enchantée

Colorisation de la radiographie de « Dieu n’est pas un Saint » révélant « La pose enchantée »
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Colorisation de la radiographie de « Dieu n’est pas un Saint » révélant « La pose enchantée » - © Succession René Magritte c/o SABAM © ULiège

Le musée Magritte vient de retrouver le 4e fragment d'un tableau détruit par Magritte, "La pose enchantée", détruit par l'artiste parce que réemployé dans les années 1930's, sous la forme de 4 tableaux plus petits qui se trouvent dans différents musées : la première partie -la supérieure gauche- du tableau avait refait surface en 2013, à l'occasion de l'examen par rayons X effectué au MoMA de New York du "Portrait" (1935). Ensuite, la partie inférieure gauche fut identifiée au Moderna Museet de Stockholm, dissimulée sous "Le Modèle Rouge" (1935). Et en 2016, la partie inférieure droite se révèle être cachée sous "La condition humaine" (1935), conservée au Norwich Castle Museum.

Le 4e fragment se cachait sous un tableau "Dieu n'est pas un saint", exposé au Musée Magritte, et découvert grâce aux analyses du service d'Archéométrie de l'Université de Liège.

l'interview de Michel Draguet

Michel Draguet, c'est une découverte importante, ce 4e et dernier fragment d'une œuvre de Magritte qui date de 1927, "La pose enchantée", dont on avait perdu la trace en 1932, et donc, ce 4e et dernier fragment a été retrouvé sous une œuvre qui est accrochée ici-même au Musée Magritte, "Dieu n'est pas un saint"...

C'est tout un programme. Déjà le titre est assez amusant parce que dans l'exposition Magritte/Broodthaers, il y a Broodthaers et Magritte qui sont filmés par Maria, la femme de Broodthaers, et ils font le signe de croix tous les deux avec beaucoup d'ironie, donc, effectivement Dieu n'est pas un saint. Alors pour répondre à votre question, oui, c'est un moment important. D'abord, c'est toujours très négligé d'être arrivé à 3 sur 4 et pas avoir 4 sur 4, et le tableau reconstitué... alors pourquoi ne l'a-t-on pas trouvé tout de suite ? parce que les différentes équipes de recherche qui s'y sont intéressées ont pensé que Magritte avait coupé 4 fois le même format, et le dernier format est en fait plus petit, mais il date aussi de 1935. L'explication est que dans le réemploi que fait Magritte à ce moment-là, il n'y a pas que le problème de la toile, il y a aussi les châssis, qu'il avait probablement trois châssis d'une forme, et un quatrième qui était plus petit, et donc, il a découpé un tableau plus petit. Alors maintenant, qu'est-ce que ça signifie ? bon Magritte l'a exposé, donc, on peut partir de l'idée que c'était un tableau achevé, que c'est un tableau qu'il considérait comme fini, même si on n'a pas retrouvé les traces de la signature, mais ça témoigne simplement de ce qu'on savait, qui était les conditions de dénuement de son retour à Bruxelles en 1930, après le krach boursier d'octobre 1929, et l'effondrement quasi immédiat de toutes les galeries d'art belges et parisiennes, la faillite du Centaure, la liquidation du fonds, et donc Magritte qui se retrouve dans une situation où il a non seulement perdu son marchand qui lui assurait un salaire mensuel, qui donc payait aussi ses fournitures, mais se retrouve avec un énorme stock d'œuvres qui va passer en vente publique, et donc le cours des œuvres de Magritte allait s'effondrer.. Et on voit aussi la durée qu'a pris cette crise, parce que souvent on dit : oh, la crise de 1929. Alors, on sait que la Seconde Guerre Mondiale lui est liée, mais on voit qu'en 1935, Magritte est encore dans un contexte de dénuement.

On peut considérer cette toile comme essentielle ?

Celle qui a été découpée ou celle qui en ressort ? Non, celle qui a été découpée, on ne peut pas la considérer comme essentielle, puisque l'artiste lui-même la découpe, ce serait un peu excessif que d'aller en faire une œuvre essentielle ! c'est amusant, parce que vu le fait qu'elle était grande, Sylvester (ndr David Sylvester, biographe de Magritte) lui avait accordé une grande importance, Magritte dément un peu cette vision-là... Alors si on regarde le sujet, c'est clair que ce qu'il peint en 1927 est encore marqué par sa présence à Paris, et par la découverte de ce qu'on pourrait appeler le classicisme méditerranéen de Picasso : ces deux femmes qui sont représentées, alors, le dédoublement c'est quelque chose qu'on retrouve souvent chez Magritte : on l'a ici avec le portrait de Nougé, au Centre Georges Pompidou aussi, il y a deux têtes qui se répondent.. cette manière de dédoubler en stéréoscopie, c'est quelque chose de caractéristique, mais ces deux femmes nues avec cette colonne à côté d'elles, ont cette sorte de poids qui est typique des nus de Picasso de la même époque… En 1935, ça ne fonctionne plus du tout sous cette forme-là.

Le style a évolué ?

Le style, et surtout j'aurais tendance à dire, la réflexion de Magritte qui est davantage parti vers la problématologie et sur le rapport aussi à l'objet. Le premier tableau qu'on a redécouvert à partir de ces 4 fragments est cette œuvre, "Le Portrait", qui se trouve au MOMA (Museum of Modern Art à New York), et qui est une tranche de jambon dans une assiette avec un œil, alors ça me rappelle une phrase de Marcel Lecomte que nous exposons aussi pour l'instant, qui disait : quand vous posez un objet, vous pensez que vous regardez l'objet, mais l'objet vous regarde. L'objet vous regarde, c'est une réflexion qu'a Magritte à ce moment-là et qui n'est pas présente dans les années 1920's. Donc, c'est aussi une toile qui à mon avis, avait perdu son actualité pour lui.

Est-ce qu'on peut comprendre le processus créatif à partir de la matière, l'analyse de la matière qui a été faite ?

Le processus créatif, ici, je ne dirais pas. Ce qui est intéressant c'est de retrouver une œuvre perdue, et c'est aussi se rendre compte qu'on a une séquence de 4 œuvres qui sont quand même fort différentes les unes des autres, et qui montrent un Magritte passant d'un tableau probablement à l'autre, dans une sorte de jeu de série. "Le Portrait" et "Dieu n'est pas un saint" sont des œuvres totalement atypiques et uniques. Il n'en a jamais fait de variantes, et il ne les a jamais reprises. Ce n'est pas le cas de la "Condition humaine", ni du "Modèle rouge", puisque le "Modèle rouge" qui est en Suède, est en fait quelque chose qu'il reprend d'un travail qui a déjà été réalisé auparavant et qui est au Centre Georges Pompidou avant qu'il ne le réutilise pour Edward James. Donc ça ne nous renseigne pas sur le processus créateur, comme d'autres tableaux qui ont été analysés le font, puisque l'on voit dans un certain nombre de ses tableaux, des changements de composition qui eux sont très révélateurs de la réflexion qu'a Magritte. Non, ça nous renseigne simplement sur les conditions de contexte. Et alors il faut saluer le travail des laboratoires de Liège, parce que ce n'est pas simplement une radiographie qui restaure le tableau qui se trouve en dessous tel qu'on l'a vu, il y a eu aussi tout un travail technologique, utilisant le dernier cri de la technique pour recomposer le tableau d'origine et le recolorer pour qu'on ait une vision de ce que devait être le tableau au moment où Magritte l'a détruit puisqu'on ne verra plus jamais ce tableau, il est en dessous des autres.