Le dessin japonais, l'œuvre secrète du cinéaste polonais Andrzej Wajda

Une exposition de dessins dus à Andrzej Wajda, qui vient de s'ouvrir à Cracovie, révèle un talent peu connu du grand metteur en scène polonais et la fascination qu'il avait nourrie pour le Japon. Cliquer en haut à droite de la photo pour afficher le reste du diaporama.
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Une exposition de dessins dus à Andrzej Wajda, qui vient de s'ouvrir à Cracovie, révèle un talent peu connu du grand metteur en scène polonais et la fascination qu'il avait nourrie pour le Japon. Cliquer en haut à droite de la photo pour afficher le reste du diaporama. - © BARTOSZ SIEDLIK - AFP

Une exposition de dessins dus à Andrzej Wajda, à Cracovie, révèle un talent peu connu du grand metteur en scène polonais et la fascination qu’il avait nourrie pour le Japon. Plus de cent esquisses sélectionnées dans les carnets de dessin rapportés par l’homme de cinéma et de théâtre de ses voyages au Japon sont exposées au Musée Manggha, que le cinéaste et sa femme ont fondé il y a un quart de siècle.

Le réalisateur, décédé en 2016, est connu pour l’attachement qu’il avait pour son pays, dont il a dépeint l’histoire complexe et violente dans ses films, mais il était "avant tout quelqu’un de très intéressé par le monde entier", raconte Mme Krystyna Zachwatowicz-Wajda, 89 ans. L’exposition "Carnet Japonais" révèle ses esquisses, rapides mais harmonieuses, de temples, châteaux, lutteurs de sumo, carpes koï, acteurs de théâtre kabuki, jardins ou cerisiers en fleurs. La plupart sont réalisées au stylo, mais, parfois, il y ajoute de l’aquarelle ou des coups puissants de crayon jaune, rouge ou bleu. Il signe ces dessins avec un tampon reproduisant son nom en japonais.

La peinture avait été le premier amour de Wajda – rêver aux Beaux-Arts l’avait aidé à traverser la 2e guerre mondiale. Admis, il a peint plusieurs tableaux surréalistes et abstraits. Mais il a changé de direction, après avoir vu un tableau de son ami Andrzej Wroblewski représentant l’exécution de civils. "Il a compris que cette voie lui était fermée, parce que quelqu’un avait déjà peint ce qu’il aurait dû peindre", explique Mme Zachwatowicz-Wajda.

Enregistrer sa vie avec un stylo

Il se tourne alors vers le cinéma, mais ne cesse jamais de dessiner, enregistrant sa vie de tous les jours avec le stylo plutôt que la caméra et esquissant aussi des scènes qu’il envisage de tourner. "Chaque fois quand j’arrête de dessiner pendant plusieurs jours de suite, j’oublie tout", note Wajda sur un carnet. "Je retombe dans un état de stupeur naturelle qui consiste à utiliser la vue uniquement pour éviter de tomber par maladresse ou de me cogner la tête en montant dans une voiture".

Il visite le Japon pour la première fois en 1970 pour promouvoir la culture polonaise à l’Expo universelle où, note-t-il, il y avait "cinq millions de visiteurs et un pickpocket". Il se sent proche des Japonais. "Ils ont toutes les qualités que j’ai cherché à développer et à préserver chez moi pendant toute ma vie : le sérieux, le sens des responsabilités et de l’honneur, et aussi le besoin de tradition".

Ses films ont un côté universel qui touche aussi le Japon où des hommes ont porté des lunettes de soleil et des vestes militaires pour avoir le look du héros de son œuvre classique de 1958, "Cendres et diamants". Les Japonais n’ont aucun mal à s’identifier à cet homme, un résistant qui reçoit l’ordre d’assassiner un responsable communiste, car "c’est un homme d’honneur qui meurt pour sa cause", explique Mme Zachwatowicz-Wajda. Elle rappelle à ce propos l’histoire vraie des 47 Ronin, un groupe de samouraïs qui vengent la mort de leur maître, puis commettent le suicide rituel pour préserver leur honneur. Le couple a visité le temple où les 47 sont enterrés et Wajda a dessiné leurs tombes.

L’influence des estampes japonaises

Wajda connaissait bien les estampes japonaises gravées sur bois, qu’il avait vues pour la première fois encore adolescent, pendant la guerre. Leur influence est bien perceptible dans les couleurs et la composition des dessins exposés à Cracovie. Une de ses esquisses du Grand Bouddha de Kamakura montre l’arrière de l’immense statue de bronze, avec les deux fenêtres dans son dos qui laissent passer la lumière à l’intérieur. "C’est surprenant. Le Bouddha est généralement montré de face, tandis qu’il l’a fait sous un angle complètement différent", dit la co-commissaire de l’exposition Anna Krol.

D’autres dessins comportent des traits inclinés représentant la pluie – marqués, dans un cas, par des traces de la vraie pluie – dans le style du maître japonais Katsushika Hokusai. L’exposition révèle "les yeux incroyablement ouverts" de Wajda, constate un peintre qui l’a connu, Jacek Waltos, 81 ans. "Cela veut dire : je regarde et le monde est intéressant, à tout moment, où que ce soit, je sors mon carnet et je dessine. Le monde vaut la peine d’être enregistré", explicite Waltos.

En 1987, Wajda reçoit le Prix Kyoto, souvent appelé Nobel japonais, et consacre son montant à la création du Musée Manggha. Il aura un Oscar en 2000 pour l’ensemble de son œuvre.

"Carnet japonais", à Cracovie jusqu'au 06 mars 2020.