Winfried "Mustapha" Müller, la désertion comme arme de la liberté

Du résistant antinazi au moudjahidine engagé dans la guerre d’Algérie, il a mené une vie entière dans la peau d'un réfractaire.

Parmi ces personnalités qui ont "fait" l'histoire sans y laisser leur nom aujourd'hui, découvrez cette fois le destin héroïque de Winfried "Mustapha" Müller, un défenseur de la liberté qui avait préféré les mots aux armes pour dénoncer les excès du militarisme. 

Aujourd'hui, il nous raconte.

(Ceci est un récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Winfried Müller)

Né le 19 novembre 1926 à Wiesbaden, en Allemagne, j’ai grandi dans une bourgade autrichienne du nom de Götzens.

Premiers pas comme déserteur

C’est pendant la Seconde Guerre Mondiale que je découvre la désertion comme un moyen de déstabiliser l’adversaire. Dans les rangs de la Wehrmacht, où j’avais été enrôlé de force suite à mes faits de résistance, nombreux de mes camarades s’étaient détournés du nazisme d’Hitler et avaient décidé de jeter leurs armes.

Ainsi, je rejoins le Comité national pour une Allemagne Libre, une organisation antinazie au service de l’URSS composée de soldats déserteurs de l’armée allemande.

À mesure que je tente de me faire une place au sein la SED, parti unique de l’Allemagne de l’Est, en me formant aux côtés de ses futurs leaders à Kleimachnow, je prends conscience des excès du système qu’on m’impose.

"Müller croyait que cette nouvelle ère pouvait se passer de la torture, de la Gestapo, des services secrets, que le pouvoir appartiendrait aux travailleurs et aux paysans qui, selon la forme présente à Kleimachnow, ne pouvait être qu’une chimère."

– Friedrich Keller (historien) dans "Les oubliés de l'histoire", ARTE France.

À Paris, les tensions montent avec Alger

Stalinien déçu et sans perspective d’avenir, je tente ma chance à Paris où les émeutes se succèdent en Algérie et en métropole. Les thèses anticolonialistes du FLN Front de la libération nationale, créé le 23 octobre 1954 – résonnent soudain en moi comme une évidence.

"Depuis l’éclatement de l’illusion communiste, j’ai trouvé un but. J’ai reconnu dans l’islam une vision du monde et dans le combat une action sublime qui est indispensable. Je me sens si bien parmi ces gens".

– Winfried Müller dans "Les oubliés de l'histoire", ARTE France.

Quand la guerre éclate, j’épaule les indépendantistes comme "porteur de valises", c’est-à-dire, en transportant des messages secrets. Le danger trop évident, je décide de poursuivre la lutte depuis le Maroc.

Je m’appelle désormais Si Mustapha. Mais je ne parle toujours pas un mot d’arabe.

Pourtant, l’ALNL’armée de la libération nationale – ne met pas longtemps avant de saisir l’utilité d’un moudjahidine allemand dans ses rangs.

La légion étrangère, le point faible de la guerre coloniale

À Tétouan se trouvaient de nombreux soldats de la légion étrangère – un corps de l’armée de terre française composé d’étrangers. L’idée de cette légion était que tout homme, peu importe son origine, pouvait combattre pour la France.

En m’entretenant avec des prisonniers capturés par l’ALN, dont les 2/3 étaient Allemands ou Autrichiens, je comprends que le goût de l’aventure avait supplanté le devoir patriotique. Leur foi dans la lutte étant au plus bas, je décide de monter un réseau permettant le rapatriement de légionnaires récalcitrants.

Cette fois encore, la désertion devait faire basculer le cours de la guerre.

En me baladant dans les bordels et dans les bars, grâce aussi à quelques jeunes femmes socialistes ou pacifistes chargées de rentrer en contact avec les légionnaires en diffusant des petites annonces de rencontres, matrimoniales ou sexuelles, je réussis à aider 3726 soldats à fuir cette guerre.

La France contre-attaque

La riposte française me fait prendre conscience des nombreux risques de ma mission. Une organisation terroriste française, "La Main Rouge", a pour but de mater la rébellion en contrecarrant des actions comme les miennes.

Si l’armée française veut ma peau, elle souhaite surtout manipuler l’opinion. Pour faire croire que les soldats déserteurs récupérés par mon organisation étaient, en réalité, assassinés, l’Etat met en scène de fausses funérailles aux cercueils vides.

En 1962, les Accords d’Évian marquent la fin de la guerre et l’indépendance de l’Algérie. À défaut de compter les (nombreuses) victimes, Si Mustapha compte les déserteurs rapatriés grâce à son organisation : 3.726 soldats dont 2.287 Allemands.

Malgré sa nette contribution pour la liberté de l’Algérie, Winfried Müller ne connut effectivement pas l’héroïsation de ses pairs.

Claus Leggewie, politologue allemand, explique "Les anticonformistes ne deviennent que très rarement des héros".

Resté en Algérie, refusant de retourner en Allemagne, il devient fonctionnaire en charge des parcs nationaux et fervent défenseur de l’écologie.