We Happy Few, une dystopie planante parfois bancale, mais qui convainc grâce à sa qualité artistique

Le jeu en quelques lignes

Prenant place dans une dystopie uchronique où les Allemands ont réussi à atteindre l’Angleterre durant la Deuxième Guerre Mondiale, We Happy Few est un jeu de survie à tendance narrative visuellement très aguicheur. Avec son ambiance burlesque et psychédélique, associant à la fois des éléments de l’après-guerre et des années 60, ce jeu pétille par ses décors hauts en couleurs et son humour noir.

Vous incarnez successivement à Arthur, Sally et Ollie, trois habitants de Wellington Wells, qui ont décidé de ne plus prendre la Joy, cette pilule qui vous fait voir la vie de toutes les couleurs, qui vous rend heureux en vous faisant oublier un passé peu glorieux. En se détachant de cette drogue, les protagonistes doivent alors faire face aux souvenirs d’un crime commis par les habitants de Wellington Wells, lorsqu’ils ont capitulé face aux troupes allemandes… et également voir ressurgir leurs souvenirs personnels, aussi sombres que Wellington Wells lorsque la drogue ne fait plus effet.

Oscillant entre jeu de survie et jeu narratif, We Happy Few peine à trouver le bon équilibre, révélant des faiblesses dans les deux camps. A la fois les adorateurs des jeux de survie et ceux des jeux à haute valeur narrative n’y trouveront pas leur compte. Malgré des faiblesses techniques qui gâchent parfois l’expérience de jeu, telles qu’une intelligence artificielle assez aléatoire ou un manque de diversité dans les personnages non jouables, We Happy Few offre tout de même une expérience de jeu très agréable grâce à ses graphismes stimulants, son ambiance rétrofuturiste peu commune et hilarante, et son humour noir distillé avec sagesse. On pardonne facilement ces erreurs aux développeurs, espérant que des patchs viendront améliorer ce jeu au potentiel énorme.

Et pour approfondir un peu plus

Mais au fond, pourquoi oublie-t-on ? Parce que certaines choses ne valent pas la peine d’être remémorées, ou au contraire, parce qu’elles nous rongent tellement de culpabilité qu’il vaut mieux l’enfouir loin dans sa mémoire. Oublier, c’est le choix que les habitants de Wellington Wells ont posé.

Le déni, c’est le fil rouge narratif de We Happy Few. Et tout comme dans le film d’Ari Folman, Le Congrès (adapté d’un roman de Stanislas Lem), c’est une drogue qui va permettre à ces femmes et ces hommes de poser un filtre sur une réalité bien trop sombre pour pouvoir y survivre. Une pilule de Joy, et les mouchettes au-dessus de cadavres en décomposition deviennent des papillons, les arcs-en-ciel illuminent le ciel, et les maisons se parent de mille couleurs pour masquer ces façades décrépies par le temps. Mais attention, chaque habitant de Wellington Wells se doit d’avoir le comportement approprié : sourire, saluer les passants, marcher joyeusement… et surtout, ne pas parler du passé. Sous peine de se faire joyeusement lyncher par les Bobbies, ces policiers au sourire figé et carnassier qui vous surveillent à chaque coin de rue, et qui n’hésitent pas à user d’une violence froide et déterminée.

Des sixties morbides

Puisant clairement ses inspirations dans 1984 de Georges Orwell, pour sa représentation d’une société autoritaire sanglée par la censure, et Orange Mécanique de Stanley Kubrick pour sa violence (les Bobbies rappelant quelque peu les Droogies du film), We Happy Few nous emmène dans un univers largement inspiré des années soixante, tout en y agrémentant des éléments issus des années 40-50, laissant supposer que Wellington Wells est comme suspendu dans une temporalité d’après-guerre. Des voitures aux formes de la Volkswagen beetles, du mobilier tout en rondeur, des tapis aux couleurs vives côtoient des téléphones à cadran, des pompes à eau et des radios émettant des musiques jazzy ou rock’n’roll. Une bande-son qui est d’ailleurs un délice pour les oreilles, tant elle nous permet de plonger encore plus dans les " plaisirs " de la drogue joyeuse. Le doublage anglais est également une vraie réussite, et permet de mieux cerner la personnalité des personnages jouables : l’on attend avec impatience les commentaires humoristiques, sarcastiques ou tout en rudesse d’Arthur, Sally et Ollie.

La force de la recherche artistique

La grande réussite de We Happy Few est dans sa direction artistique, le studio de développement Compulsion Games maîtrisant déjà très bien l’ambiance burlesque, comme il l’a prouvé précédemment avec Contrast — très bon jeu alliant des déplacements en 3D à des séquences de plateforme 2D via les ombres projetées au mur. Grâce à sa vue à la première personne, dont le champ de vision peut être étendu à 120° (ce qui permet de réduire drastiquement le sentiment de malaise que peut provoquer cette vue), l’immersion est donc totale et on a hâte de découvrir de nouvelles contrées et les surprises visuelles que nous réserve l’univers du jeu… surtout lorsque l’on est sous influence de la Joy.

Chose plutôt rare, le jeu donne une importance particulière à la manière dont on se comporte avec les personnages non-jouables, selon le type d’environnement dans lequel on se trouve. Notre manière de s’habiller, de parler, de marcher, de se comporter rendra plus ou moins amical ou suspicieux les personnages alentours. Avec des scènes mythiques où une horde de badauds se jette à nos trousses parce qu’on a eu le malheur d’appuyer sur la mauvaise gâchette et sortir notre arme (une poêle à frire). On regrette quelque peu de ne pouvoir diriger les conversations entre les personnages, même si celles-ci sont assez savoureuses.

Une intelligence artificielle qui peut mieux faire

Malheureusement, des imperfections viennent quelque peu gâcher l’expérience, et particulièrement le manque de diversité dans les personnages que l’on croise. Tous les Bobbies se ressemblent, tous les personnages sont construits sur le même gabarit, leur pauvreté visuelle contrastant avec la richesse des décors. Tout particulièrement dans une foule, on a l’impression d’être au milieu d’un paquet de clones. Des clones à l’intelligence artificielle perfectible, surtout dans les missions d’infiltration. Il n’est pas rare de pouvoir se cacher d’un ennemi simplement en s’accroupissant devant lui.

We Happy Few emprunte de nombreuses mécaniques aux jeux de survie sans en faire son leitmotiv, et il n’en a d’ailleurs pas la prétention. La volonté ici est plutôt de guider le joueur à travers une ligne narrative et faire avancer l’histoire par des quêtes, principales et secondaires, tout en devant garder son personnage en vie en récoltant des objets et en craftant. Ici, la survie n’a rien de glorieux : de manière humoristique, nos anti-héros seront parfois amenés à boire de l’eau croupie, des légumes en décomposition, ou à récupérer quelques forces sur un lit miteux au cœur d’une maison abandonnée. Un mode bac à sable, encore non disponible à l’heure d'écrire ces lignes, est en cours de développement, afin de vivre une expérience de pure survie, et personnaliser l'univers du jeu à ses goûts.

Au niveau de l’interaction avec l’environnement, on apprécie la rapidité de déplacement et d’action (ramassage des objets, fermetures de portes, fouille), bien qu’il faille parfois trouver le bon angle pour engager l’action. Le jeu mise surtout sur l’infiltration, la contrepartie étant que les combats sont assez brouillons et n’apportent pas énormément à l’expérience de jeu, si ce n’est dans la diversité des armes. De plus, l’utilisation d’objets pour se soigner durant ces combats est très fastidieuse à la manette.

Studio à haut potentiel

Malgré ses quelques défauts, We Happy Few est une belle réalisation artistique qui donne envie à suivre les prochaines réalisations de Compulsion Games. Les créateurs montréalais ont su habilement mélanger une ambiance joyeusement malsaine à une atmosphère plus sombre et morbide, en nous proposant un jeu de survie aux mécanismes classiques, mais à l’humour tranchant, le tout porté par une narration qui permet de s’attacher aux protagonistes.

We Happy Few, developpé par Compulsion Games et publié par Gearbox publishing, est disponible depuis le 10 août 2018 sur PS4, Xbox One et PC.

Trois DLC, permettant respectivement de jouer chacun des trois personnages, sont prévus. Leur date de sortie n'a pas encore été annoncée.