Watertown

Watertown
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Watertown - © Casterman

L’aventure d’un homme ordinaire confronté à la mort et à l’accumulation de coïncidences : un polar totalement hors normes !

Il s’appelle Philip Whiting, il est agent d’assurances, il vit dans une petite ville américaine perdue dans les habitudes des années cinquante, il est sans relief, n’a que de tout petits plaisirs faits, eux aussi, de routines assumées : les parties de pêche le week-end, les muffins de Monsieur Clarke dégustés chaque matin en allant travailler, les rencontres épisodiques avec son frère qui vit dans une autre ville.

Et un jour, monsieur Clarke est retrouvé mort dans sa boutique. En même temps, son employée, l’accorte Maggie disparait. L’enquête, rapide, conclut à un accident. Mais voilà, deux ans plus tard, Philip reconnaît Maggie dans la ville de son frère. Elle a changé de nom et tient une boutique d’antiquités.

A partir de ce moment-là, l’existence et le regard de Philip vont changer, progressivement, jusqu’à l’obsession. Il va se sentir investi d’une mission, découvrir la vérité, prouver que monsieur Clarke a été assassiné. Et pour ce faire, il va se plonger dans des existences dont il ne connaissait que les apparences.

Tous les éléments d’un bon polar à l’ancienne sont présents, dès le départ. Et ce sont bien les codes habituels de ce gente qui, ici, rythment le récit, l’histoire d’un homme qui va se perdre à force de vouloir résoudre l’improbable. Mais avec Götting, lui qui, ici, se fait le narrateur d’une normalité sans remous, les codes, quels qu’ils soient, ne peuvent que permettre des égarements narratifs passionnants.

Au-delà de la simple anecdote " policière " d’un meurtre possible (ou probable, ou imaginé!...), ce livre est aussi et surtout, peut-être, une fable sur les coïncidences qui, continuellement, peuvent apparaître devant les yeux de celui qui veut consciemment ou inconsciemment, les trouver, les voir, s'en faire le témoin ou l'analyste.

Ici, ce sont ces coïncidences qui peuvent et doivent faire penser à un meurtre, voire même à plusieurs. Et le lecteur, comme le personnage central, n’ont qu’une seule possibilité, c’est d’y croire, c’est de se perdre, ensemble, dans les méandres d’une enquête qui, on le devine, va déboucher sur des questions de plus en plus pesantes, pressantes.

Il y a du James Hadley Chase dans la scénario de Götting, avec un personnage qu’on a envie d’aider, et qui, inexorablement, va s’enfoncer, s’enfouir même, dans une aventure qui le dépasse et qui ne peut que le détruire, moralement au moins.

Ce livre, raconté à la première personne, est aussi une fable tout en grisaille de ce qu’est, ou pas, la vérité. Celle de l’enquête, celle des personnages qui y sont mêlés de près ou de loin, celle de cette ville de province écrasée d’ennui et de solitudes à peine partagées.

Scénario touffu et léger tout à la fois, linéaire dans sa temporalité, l’histoire que nous raconte Götting réussit, très vite, à nous agripper, à nous prendre aux tripes, en quelque sorte, tant il est vrai que la destinée de Philip est aussi celle de tout un chacun.

Le talent de Götting, graphiquement parlant, se rapproche plus de l’illustration que de la bande dessinée traditionnelle. Et dans ce livre-ci, c’est encore plus évident, peut-être, de par la construction même de son scénario : une voix " off ", des chapitres, très peu d’action.

Götting se fait le chantre d’une évidente " normalité " routinière, avec des personnages qui, sans relief, deviennent pourtant vivants, profondément vivants, par la magie de son dessin, de ses couleurs aussi.

C’est que Götting aime ses personnages, il aime les raconter en les décrivant, il aime nous emmener à sa suite de l’autre côté du miroir des simples évidences.

Jean-Claude Götting est aussi, et surtout peut-être, un " littéraire ". Il possède une véritable écriture personnelle, tant littérairement que graphiquement, et, à ce titre, " Watertown " est une totale réussite, une belle osmose entre texte et dessin, ni l’un ni l’autre n’étant l’illustration de l’un et l’autre, mais chacun se complétant d’une manière limpide.

Casterman a l‘habitude depuis quelques années déjà, de nous offrir des albums qui sortent de l’ordinaire, qui réussissent, sans tape-à-l’œil inutile et pédant, à apporter un plus à la structure même de la bande dessinée.

Et c’est bien le cas ici, avec ce " Watertown " qui mérite, assurément, qu’on le découvre, qu’on en savoure toutes les qualités artistiques.

Un excellent livre, donc, qui devrait plaire à tous les amateurs de polar, mais aussi à tous les amoureux d’une bd qui ne ronronne pas dans un carcan d’habitudes !

 

Jacques Schraûwen

Watertown (auteur : Jean-Claude Götting – éditeur : Casterman)