Tempête Sur Bangui

Tempête Sur Bangui
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Tempête Sur Bangui - © La Boîte à Bulles

Un album qui sort des sentiers battus de l’édition européenne, avec une collaboration entre Amnesty et l’éditeur en vue de réaliser des livres créés autour de cas et de problématiques portés par Amnesty. Une très belle et très intéressante réussite!

La République Centrafricaine est un pays agité depuis des années et des années par des conflits, des guerres, des coups d’Etat.

Dans cet album-ci, nous sommes en 2013. Les rebelles de la Seleka se révoltent contre le président Bozizé.

Et c’est déjà le virus de l’islamisme intégriste, dans la lignée d’Al Qaida, comme le dit un des personnages, qui prend le haut du pavé.

Mais la religion, hier comme aujourd’hui, n’est plus qu’un alibi à la violence, l’horreur, la tuerie.

Et ce qui est intéressant, intelligent, dans ce livre-ci, dans cette tempête humaine qui s’abat sur Bangui, capitale centrafricaine, c’est que l’auteur, Didier Kassaï, a décidé de nous livrer le portrait d’un homme. De lui-même en fait. Dessinateur, graphiste, illustrateur, il a vécu de l’intérieur les événements qui, dans cet album, sont la trame omniprésente d’un récit. Didier Kassaï, plus spectateur qu’acteur de cette révolution qui ne changera, de toute façon, rien, nous offre un livre qui, en quelque sorte, est son journal de guerre. Le journal d’un observateur désabusé. L’autoportrait d’un artiste perdu dans la guerre, qui se sent et se sait impuissant. Il regarde, il photographie, il fait des croquis, il apprend aux enfants à dessiner plutôt qu’à jouer à la guerre avec de fausses kalachnikov. Et c’est ainsi qu’il brosse également le portrait d’une société africaine minée par la corruption, la misère et l’incompétence.

Tous les conflits, paraît-il, peuvent éveiller des sentiments nobles nouveaux. Kassaï s’inscrit en faux contre cette affirmation: c’est de fatalisme qu’il s’agit, d’abord et avant tout, d’habitude aussi à voir le monde n’être plus qu’un enfer, et d'y survivre plutôt que d'y vivre.

Outre la référence " terroriste ", ce qui est actuel aussi, ici, c’est la description vécue qu’il nous fait de toutes les forces en présence : l’incapacité des armées internationales, par exemple, à intervenir. Elles s’interposent, tant que faire se peut, mais n’interviennent pas. Et les militaires venus de France et d’ailleurs regardent sans rien faire! Ça rappelle d’autres horreurs africaines, passées, et peut-être à venir ! Ca remet en tout cas le terrorisme dans une perspective de totales incompétences internationales.

Au-delà de ce qui pourrait n'être qu'un discours politique, ce livre est l’occasion aussi et surtout d’une découverte, celle de Didier Kassaï, un vrai dessinateur de bd, doué et efficace! 

Son dessin est clair, coloré, plein de détails du quotidien (les publicités africaines, par exemple). Ce n’est pas du dessin réaliste, ce n’est pas non plus du dessin d’humour, c’est presque de l’art naïf, un art qui se révèle d’une beauté et d'une présence évidentes.

C’est un album intelligent qui remet en lumière, et Dieu sait si c’est nécessaire, les guerres oubliées, les guerres dont les médias parlent pendant trois jours avant de passer à un autre conflit, à une autre actualité... 

C’est vraiment un livre à lire ! Un auteur à découvrir !

La bande dessinée est un langage universel, et Didier Kassaï en est la preuve vivante. Son livre est rythmé, construit avec précision, son graphisme n’a rien de convenu ni de "brouillon". Cette "tempête sur Bangui" est vraiment un très bon livre !

Un excellent album, oui, et qui se complète d’un dossier, certes succinct, mais qui remet les choses en place, historiquement, de manière très claire.

N’hésitez pas à entrer dans cette Afrique dessinée où fatalisme et révolte se mêlent sans cesse et pourraient, qui sait, déboucher un jour sur une forme d’humanisme !

 

Jacques Schraûwen

Tempête Sur Bangui (auteur : Didier Kassaï – éditeur : La Boîte à Bulles)