Si tu me survis - La folle jeunesse de Clinic Orgasm Society

Mathilde Démarrez et Ludovic Barth - Clinic Orgasm Society - Bruxelles 2016
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Mathilde Démarrez et Ludovic Barth - Clinic Orgasm Society - Bruxelles 2016 - © Fabienne Cressens

Entretien. Que restera-t-il de nous dans trente ans ? Pourrons-nous encore danser sur The Cure ? Pourrons-nous encore jouer au Tennis ? Le groupe Clinic Orgasm Society s’empare de ses questions en rencontrant leurs doubles plus âgés. Il préfère la pulsion de vie à la nostalgie et l’onirisme à l’imitation. Clinic Orgasm Society sait la manière d’enchanter la matière. Il a l’esprit créatif pour lui. 2016-2046, Clinic Orgasm Society renouvelé.

 

Sylvia Botella : Vous montrez dans Si tu me survis ce que nos sociétés contemporaines ne veulent pas voir, ce à quoi on ne préfère pas penser : la vieillesse. Pourquoi c’était important de montrer ce qui nous met mal à l’aise ?

Ludovic Barth (L. B.) : Nous n’avions pas la volonté délibérée d’avoir un discours sur la vieillesse. Si tu me survis procède plus d’une envie pulsionnelle. Je trouve que la pensée sur la vieillesse est pleine de failles. Comme si être " vieux ", c’était avant tout être " non jeune ". J’ai souvent le sentiment que son traitement est très tranché sur le plateau. Soit c’est très nostalgique, soit c’est carrément pathétique. Il n’y a jamais quelque chose de l’ordre de la pulsion de vie et de l’individu.

Mathylde Demarez (M. D.) : Le cinéma commence un peu. Il y a une certaine vague.

L. B. : Oui, certains films traitent moins " du vieux " que de l’être humain qui vieillit. Dans Si tu me survis, nous ne voulions pas parler " des vieux ". Nous voulions travailler sur nous-mêmes, à partir de nous-mêmes, en nous interrogeant : " qu’est-ce qu’un individu qui vieillit ? Où sont ses envies, ses désirs ? Sa pulsion de vie ? " Et voir aussi ce que peut devenir notre relation d’amitié (la nôtre, à Mathylde et à moi). Car nous " vieillissons " avant tout dans le regard de l’autre.

Pourtant vous ne montrez pas le corps vieillissant. Vos personnages sont interprétés par des jeunes comédiens. Leur jeu n’est pas naturaliste (ce qui est propre à votre travail artistique). Votre positionnement est d’ailleurs très ambivalent. Traiter de la vieillesse sans en faire état. Cela vous mettez mal à l’aise de traiter la vieillesse littéralement, de vous voir "âgés" ?

M. D. : Oui. Même si nous sommes capables de nous enduire le corps d’une multitude de choses, nous éprouvions une sorte d’angoisse par à rapport à une représentation " naturaliste " de la vieillesse. C’est aussi une manière de faire un pied de nez à ce qu’est et représente la vieillesse. Par exemple, nous n’avons jamais voulu dessiner des rides sur notre visage. Nous souhaitions " transposer ".

L. B. : Nous voulions l’assumer comme quelque chose de l’ordre de la représentation, presque de manière outrancière à travers le masque. Et notre parti pris de mise en scène le justifie. Nous ne voulions pas imiter la vieillesse, avoir une voix chevrotante, le corps entravé, etc.

M. D. : Nous avons néanmoins essayé (rires).

L. B. : Oui, durant les premières improvisations, nous jouions des grabataires. Mais c’était "céder" à la facilité. C’était trop pathétique !

M. D. : Nous, en train de plagier la vieillesse, cela nous heurtait beaucoup.

L. B. : Nous voulions aborder le vieillissement de l’intérieur. J’ai toujours été très troublé par les images télévisées de la centenaire française Jeanne Calment (ndlr décédée à l’âge de 122 ans), elle avait beaucoup de difficultés à parler à la fin de sa vie. Je me suis toujours demandé si elle en avait conscience et comment – intérieurement - elle percevait sa voix. Nous avions envie que les spectateurs le ressentent aussi de l’intérieur. Je suis curieux de savoir si ce spectacle peut toucher les adolescents ou non. Nous savons qu’il touche déjà les personnes qui ont notre âge et les personnes qui sont plus âgées.

M. D. : Il me semble que nous sommes parvenus à sortir des visions noires et angoissantes de notre vieillesse et de notre futur. Je trouve que la fin de la pièce est positive. Lorsque nous serons vieux et que nous danserons sur The Cure, ce sera plus difficile, mais nous ralentirons la musique et nous continuerons de danser. Lorsque nous jouerons au tennis, nous raterons la balle mais ça ne sera pas grave.

Comment avez-vous travaillé avec Judith Ribardière et Thymios Fountas qui sont vos doubles plus âgés ?

L. B. : Judith Ribardière et Thymios Fountas sont arrivés tardivement sur le projet, en décembre 2015. À l’origine, nous pensions être seulement deux sur le plateau : Mathylde et moi. Nos masques en latex ont été faits sur mesure.

M. D. : Les visages de Judith Ribardière et de Thymios Fountas sont même un peu compressés dans nos masques. Ils n’ont pas été faits pour eux (rires).

L. B. : Techniquement, il était impossible d’enchaîner les rôles. Cela nécessitait beaucoup trop de temps pour mettre les masques. Après, comme pour tout masque, il faut trouver l’expressivité, juste et nécessaire. Au début, ils ne parlaient pas. Ils ont beaucoup travaillé sur une corporalité étrange…

M. D. : Comme une présence presque fantomatique.

L. B. : Puis, au fil des jours, ils ont pris de plus en plus de place jusqu’à guider le spectacle, aujourd’hui.

M.D. : Nous nous sommes rendus compte que nous leur donnions une place qui n’était pas forcément "juste". Beaucoup nous ont dit : "c’est horrible de représenter la vieillesse ainsi. Ils semblent errer au loin avec leurs masques."

L. B. : Ils semblaient "morts".

M. D. : Nous avons demandé à Judith Ribardière et Thymios Fountas de leur donner vie, d’être encore plus vivants que nous.

L. B. : S’ils semblent aussi dynamiques, c’est parce qu’ils le sont dans leurs têtes.

Ont-il eu des difficultés par à rapport à vos consignes ?

L. B. : Il y a eu quelques moments de flottements parce que nous-mêmes, nous cherchions. Et nous ne savions pas jusqu’où nous irions avec eux.

M. D. : Oui, surtout lorsque nous avons commencé à travailler sur le texte. Les textes de Marielle Pinsard paraissent très " quotidiens " mais il faut les dire correctement. Avec les masques, il faut bien articuler pour être compris. Donc s’amuser avec la texture textuelle demande beaucoup de temps.

L. B. : C’est très éprouvant.

M. D. : Ils ont une vision très limitée à travers le masque. Ça les comprime à certains endroits. Ils ont un mal fou à mettre le bras en l’air, par exemple. Mais la contrainte leur permet d’explorer les limites et une manière particulière d’être au plateau.

Nous avons le sentiment étrange de retrouver dans Si tu me survis certains éléments de vos précédentes pièces.

L. B. : Tu me survis est comme une émanation. Je pense que ce spectacle est important dans notre parcours. Il est un peu la quintessence de tous nos projets. Il est chargé de tous les autres. Je ne sais pas si c’est un aboutissement car il semble ouvrir plus de portes qu’il n’en ferme.

C’était un désir conscient ?

L. B. : Non.

M. D. : Nous avions envie de revenir au travail que nous avions fait sur la pièce J’ai gravé le nom de ma grenouille dans ton foie (2005) et de travailler à nouveau à deux. Il y a quinze ans, nous questionnons la place de l’homme et de la femme. Aujourd’hui, nous questionnons le fait de vieillir. Nous avons travaillé avec les mêmes techniques sans vouloir pour autant revenir à un concept.

Quelle est la méthode ?

L. B. : Il s’agit plus d’un processus de travail. Sur J’ai gravé le nom de ma grenouille dans ton foie, nous avions pris le temps nécessaire pour explorer et créer de la matière à partir de ce qui était intime, au travers une série d’improvisations sur le plateau. Nous voulions faire de même pour Si tu me survis sur la question de la rencontre avec son double plus âgé de trente ans. Nous avons créé de la matière jusqu’à la fin septembre 2015. Nous avons listé toutes les improvisations qui nous semblaient intéressantes ou non.

Comment travaillez-vous avec Marielle Pinsard ?

L. B. : Auparavant, nous faisons des choix.

M. D. : Chacun fait une série d’improvisations sous l’œil attentif de l’autre. Nous avons présenté à Marielle Pinsard toutes les improvisations que nous préférions. Elle était très critique : "ce spectacle s’appelle Si tu me survis. Et je ne vois aucune relation entre vous deux sur le plateau." Elle avait raison car nous n’avions pas pu travailler réellement ensemble. Elle a commencé à nous faire parler à travers des improvisations textuelles. Et elle notait tout, y compris nos conversations les plus anodines du midi. Elle était toujours derrière son ordinateur (rires).

L. B. : Le matériau humain l’intéresse beaucoup, sans doute plus que le rapport au futur.

Vous travaillez ensemble depuis 2003. Avez-vous peur de ne pas vieillir ensemble artistiquement ?

M. D. : Je pense que nous avons à la fois peur de vieillir ensemble artistiquement et peur de ne pas vieillir ensemble artistiquement. Je n’arrive pas à imaginer qu’on puisse, un jour, arrêter de travailler ensemble. Et dans le même temps, je me demande s’il ne faudrait pas dépasser cela.

L. B. : Il faut être capable de s’arrêter au bon moment. Nous avons tous en tête plein d’exemples d’artistes qui auraient peut-être dû arrêter de travailler ensemble parce qu’ils sont devenus, au fil du temps, des caricatures d’eux-mêmes. Ça me fait très peur. Manquer de lucidité…

Avez-vous peur que Clinic Orgasm Society s’autoréférence ?

L. B. : Oui ! J’espère que nous ne deviendrons pas des caricatures de nous-mêmes. Et que quelqu’un nous le dira si nous ne nous en rendons pas compte. Si un jour, nous arrêtons, nous travaillerons peut-être différemment, nous inventerons peut-être un autre groupe. Le travail que nous avons accompli ensemble, ne sera jamais perdu. Il est fondateur.

M. D. : Ce qui serait horrible, c’est si l’un d’entre nous décidait d’arrêter alors que l’autre ne le veut pas. Clinic Orgasm Society, c’est un peu comme une histoire d’amour.

La pièce Si tu me survis est une écriture de plateau, comme le sont toutes vos pièces. Comment la pièce a t-elle évolué au fil des répétitions ? À quel moment avez-vous senti que tout était là ?

M. D. : Hier (rires) !

L. B. : Avant hier, on s’est dit : "tiens, c’est en train de naître(rires) ". C’est vrai ! Avant la générale, c’était le mystère. La pièce a évolué. La mise en forme a été très tardive. Nous avons beaucoup réfléchi sur la matière que nous avions. Nous ne savions pas comment réunir nos scènes et le texte de Marielle Pinsard. Nous n’étions pas satisfaits. Le texte résistait beaucoup. Nous avons beaucoup travaillé jusqu’à ce que le " truc " émerge. J’utilise ce mot à dessein car j’ai vraiment le sentiment de ne rien avoir maîtrisé. Le spectacle a jailli presque malgré nous.

M. D. : Nous avons fait plusieurs résidences sur une période d’un an et demi. Nous avons abordé le thème central de différentes manières, à des endroits très différents. Je ne voulais absolument pas me poser la question du spectacle. Nous avons récolté la matière en nous disant que nous trouverions bien le spectacle. D’habitude, nous imaginons un dispositif qui fait que le tout prend forme. À Noël, nous n’avions pas d’histoire et nous l’acceptions comme tel. Mais Marc Lhommel et Benjamin Dandoy nous ont dit : " c’est beau ! C’est intéressant ! Mais il manque une histoire ! " Nous avons donc cherché à raconter une histoire à partir de nos doubles plus âgés, et en mêlant 2016 et 2046. Nous racontons une histoire mais chaque spectateur peut l’interpréter à sa manière. Nous n’aimons pas lorsque le pitch est trop clair et que le spectateur n’a pas d’autre alternative ! Nous préférons que le spectateur s’interroge, mais pas au point de se perdre. La grande difficulté est de réussir à créer une forme ouverte sans perdre le spectateur.

L. B. : Pour nous, il est important que le spectateur fasse la moitié du chemin. Comme la vieillesse est dans le regard de l’autre, la moitié du spectacle est dans le regard du spectateur.

Votre travail est comme une installation audio-visuelle, elle agit par plans, par agencements. Des images émergent. Il y a aussi des effets très cinématographiques. C’est le refus du naturalisme mais aussi de la psychologie. L’objet est complexe mais c’est pour cette raison qu’il est très riche. Les interprétations qu’on peut en faire, sont multiples. C’est toute la difficulté de votre travail et tout son intérêt, aussi.

L. B. : Notre parti pris de mise en scène demande au spectateur d’être très actif. À la base de notre travail, il n’y a aucune volonté de hiérarchiser le son, le texte ou la lumière. Ils sont tous présents à des degrés extrêmement différents. Le texte peut être une lointaine émanation, quasi inaudible. Nous ne nous privons d’aucune possibilité.

J’ai le sentiment que vos pièces se déroulent comme des partitions de musique. D’ailleurs, la musique est très importante dans toutes vos pièces. Et Si tu me survis n’y échappe pas.

L. B. : Même s’il n’y avait pas de musique, nos spectacles resteraient profondément musicaux. La construction de nos pièces est très musicale. Chaque scène est considérée comme une séquence musicale. Et il ne faut pas oublier que nous formons aussi un groupe de musique.

M. D. : Oui, nous avons un rapport très fort à la musique. Dans la pièce Blé (2013), il y a, par exemple, peu de musique, pourtant elle est semblable à une partition. Nous recherchons toujours la virtuosité de la musique, y compris dans quelque chose de très brut.

Il y a cette très belle scène de danse dilatée sur le morceau de musique Close to me de Cure réorchestré.

M. D. : Cette scène a une double signification. Dans trente ans, je ne ressemblerai plus à grand chose. C’est l’herbe sur le corps. Et dans trente ans, j’espère que je pourrai danser encore sur The Cure. Dans Si tu me survis, nous avons éprouvé beaucoup de difficultés à avoir un élan " positif ", à trouver la pulsion de vie.

L.B. : Comme si l’angoisse gagnait à chaque fois.

M. D. : Cette scène est une vraie pulsion de vie.

L. B. : Avant de trouver la scène de fin, nous voulions juste faire les deux scènes ensemble : le tennis mou et la scène de danse sur The Cure.

M. D. : Depuis toujours, j’ai une blague avec Ludovic. Au cours d’une soirée, je vais toujours demander au dj un morceau de The Cure.

L. B. : À l’origine, c’était une vraie demande. Et au fil du temps, c’est devenu un gag. "Allez, Mathylde, va demander au dj, un morceau de Cure !

M. D. : Oui (rires). À une soirée techno, je vais demander au dj les Cure. Dans un bal du 14 juillet perdu dans la campagne, je vais demander au dj, les Cure. C’est devenu une blague. J’aime les Cure mais pas seulement. Les Cure renvoient à notre relation d’amitié. C’est un symbole. Après, nous avons toujours un problème avec la fin d’une pièce. C’est une catastrophe. On en change vingt mille fois. Jusqu’à ce qu’un jour, Marielle Pinsard pointe le problème avec justesse : " c’est parce que vous ne voulez pas finir ! " Et nous avons cessé de nous sentir coupables. Dans Si tu me survis, nous avons eu envie de faire le parallèle entre la fin du spectacle et la fin de notre vie. Marielle nous a amenés vers ça. Étrangement, nous avons su très vite que la fin du spectacle serait les scènes du tennis mou et de Cure. Nous l’avons fait une seule fois et c’était la bonne !

M. D. : Ce spectacle-là est peut-être encore plus musical que les autres. Nous avons fait beaucoup d’improvisations en musique. La musique faisait partie intégrante de l’improvisation. Elle n’était pas un habillage.

Comment vous sentez-vous aujourd’hui dans votre parcours ?

L. B. : À nouveau, ce spectacle ouvre de nouvelles portes (pas des opportunités). Pour moi, il y a un avant et un après Si tu me survis. Je ne sais pas encore comment l’expliquer. Mais j’ai l’intuition que Si tu me survis sera porteur.

Comment voyez-vous l’avenir de Clinic Orgasm Society ?

M. D. : Je rêve de faire de vrais spectacles gériatriques, qui parlent vraiment de la vieillesse (rires). Non. Nous espérons être encore en recherche.

L. B. : Nous espérons pouvoir encore inventer.

M. D. : Avant, il y a eu Fusée (2012), nous sommes allés jusqu’au bout de ce que pouvait être un concept. Ça a été un échec, d’ailleurs. Si tu me survis ouvre un nouveau cycle. Pour nous, il est très différent des autres spectacles. Ici, nous allons très loin dans la dimension esthétique et dans les images. Nous mixons ce qui est brut avec quelque chose de très léché. Nous allons continuer à explorer cette dimension-là, que nous portons depuis longtemps mais que nous n’avons jamais véritablement acceptée jusqu’à présent.

L. B. : Bien sûr, nous avons des projets. Et dans trente ans, nous ferons la suite de Si tu me survis,... je me néglige. Il faut que les spectateurs gardent d’ailleurs les billets de Si tu me survis pour pouvoir assister à ... je me néglige (rires). C’est vrai.

M. B. : Nous y travaillons déjà. Nous avons commencé à interviewer des amis créateurs sur l’avenir et les questions qui nous taraudent.

 

Entretien réalisé le 23 janvier 2016 à Bruxelles.

 

Si tu me survis de Clinic Orgasm Society du 21 janvier au 6 février 2016 au Théâtre Varia à Bruxelles, du 16 au 19 février 2016 au Manège de Mons, les 21 et 22 Avril au Festival Mythos à Rennes et les 25 et 26 mai à la Halle aux Grains à Blois.

 

Blé de Clinic Orgasm Society du 13 au 16 février 2016 au Tarmac à Paris.