Salvatore Calcagno, la Beauté insolente, libre, etc., etc.

Salvatore Calcagno
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Salvatore Calcagno - © crédit Fabienne Cresens

Salvatore Calcagno crée "Le garçon de la piscine" et reprend "La Vecchia Vacca" au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles. Des visions très personnelles pour une œuvre en pleine mutation. Entretien avec le jeune metteur en scène prodige.

Sylvia Botella : On a le sentiment que vos pièces La Vecchia Vacca et Le garçon de la piscine se font autour de personnages qui sont proches de vous.

Salvatore Calcagno : Oui. La Vecchia Vacca était une ode à la femme et à la figure maternelle. J’ai beaucoup fantasmé, sublimé ma mère, mes tantes et leur univers. Pour Le garçon de la piscine, ce sont ceux que j’ai côtoyés et abandonnés pour tracer ma route. Ou ceux que j’ai désirés mais que je n’ai pas osé approcher parce que j’avais peur, parce qu’il était trop tard. C’est pareil pour les personnages qui gravitent autour… le professeur dans la scène de la classe, je l’ai longtemps cauchemardé, rêvé.

 

Comment est venue l’idée du garçon de la piscine ?

Je pars toujours d’un sentiment personnel. En l’occurrence, une série d’interrogations m’assaillait : Comment fait-on pour bouger ? Comment fait-on pour aller ailleurs ? Comment fait-on pour quitter quelque chose ? Et si on y parvient, pourquoi n’en est-on pas plus satisfait ? C’est ce cheminement qui a donné naissance au spectacle.

À cela s’ajoutent les liens tissés avec les jeunes de La Louvière et de la place de mon village en Sicile.

Je suis retourné cette année, en Sicile. Je les ai quittés, il y a sept ans. Pourtant ils étaient encore là, à la même place, ils n’ont pas bougé. Les mêmes vendent des pastèques ou des tomates et ils attendent. Il n’y a rien à faire là-bas. Pareil, à La Louvière. Je les ai quittés, il y a six ans et ils sont encore sur la même place.

J’avais envie de leur rendre " hommage " et les sublimer. Parce que certains m’ont dit : " Mais toi, tu as réussi ! Tu es ailleurs ! " Mais, ce n’est pas aussi simple.

 

Savent-ils qu’ils ont inspiré Le garçon de la piscine ?

Oui, je leur ai dit. Je pense que ceux de La Louvière viendront voir le spectacle. Pour ceux qui habitent en Sicile, c’est plus difficile.

 

Des films vous ont-ils inspiré pour raconter cette histoire ?

Oui, un film. Mais qui était moins une inspiration qu’une aide : Comizi d’amore (Enquête sur la sexualité) de Pier Paolo Pasolini qui a traversé l’Italie pour poser des questions aux jeunes sur la sexualité. Il y a tout un rapport à la caméra. Cela a beaucoup aidé les acteurs…

Je leur ai montré le film en pointant ce qui m’intéressait, je les ai invités à être très attentifs aux interactions et à la manière dont les jeunes regardent la caméra.

 

Avez-vous eu la tentation de mettre la caméra sur le plateau ?

Oui (rires). Au début, j’étais sur le plateau avec une caméra. Mais j’éprouvais un sentiment étrange : je ne me sentais moins " concerné ", je regardais les acteurs comme peut le faire un journaliste.

J’étais plus sensible à l’effet que la caméra produisait : une adresse qui n’en est pas une en tant que telle. Je l’ai donc gardé mais pas la caméra. J’ai dit aux acteurs d’avoir en tête que chaque spectateur était une petite caméra qui pouvait être " agressive " ou " joueuse ".

 

Comme dans La Vecchia Vacca, il y a, dans Le garçon de la piscine des scènes très " esthétisantes ", grandioses alors qu’on est dans des lieux très quotidiens : une classe, une aire de jeu, etc. D’où vient ce goût ?

Ce sont les lieux quotidiens qui m’inspirent le plus et que j’ai envie de mettre sur le plateau. C’est dans ces endroits et dans les activités quotidiennes qu’on lit le plus de choses sur les gens. Il y a une sorte d’abandon.

J’aime que les personnages soient dans leurs lieux " fétiches ". Dans La Vecchia Vacca, les femmes se sentent chez elles dans la cuisine ! Dans Le garçon de la piscine, les garçons se sentent les maîtres du monde sur l’aire de jeu ! Après, je peux gratter leurs failles.

 

Dans Le garçon de la piscine, il y a une très belle scène où la bande regarde un match de foot, la lumière du projecteur les " enveloppe " de sa lumière voilée, veloutée comme en surimpression.

Cette surimpression est totalement voulue. Pour moi, c’est une scène très quotidienne que l’on retrouve aussi bien en Sicile qu’à La Louvière. Je voulais que les personnages soient dans cette intimité-là, que la lumière de la projection reste sur eux. Et qu’on ne distingue pas vraiment ce qui est projeté sur le mur. Ce sont eux qui m’intéressent et non le match de foot. C’est eux qu’il faut sublimer.

 

Déjà pour La Vecchia Vacca vous manifestiez votre goût pour la recherche esthétique, la beauté. D’où vient votre obsession ?

C’est vrai. C’est une obsession (sourire). Les personnages ne m’intéressent pas en tant que tels. Il faut qu’il y ait une transformation sur le plateau. Il faut qu’il y ait toute leur monstruosité, toute leur beauté. J’ai vécu avec la RAI (NDLR Radio télévision italienne), toute la journée. Ces émissions, c’est quelque chose ! Les femmes ont des robes I-N-C-R-O-Y-A-B-L-E-S, des maquillages I-N-C-R-O-Y-A-B-L-E-S. C’est à la fois très kitsch et très beau. Parce qu’elles sont très fières. Cela peut expliquer mon obsession (rires). Et puis, il y a le cinéma. Quand je regarde des films, je suis obsédé par les couleurs, la manière dont est placé chaque accessoire. Je suis très attentif au détail. C’est terrible. C’est presque un TOC (rires).

 

Y-a-t-il des couleurs qui vous inspirent plus que d’autres ?

Non. Ce sont plus des agencements de couleurs qui vont susciter un sentiment d’excitation ou d’apaisement. Par exemple, dans La Vecchia Vacca, au début de la pièce, un rideau pailleté, très bling-bling s’ouvre sur un intérieur achromatique, avec des tons de gris, de noir. C’est très " reposant ". Cette sensation permet d’être très concentrés sur ce qui se joue. La seule couleur est le rouge très vif des lèvres, elle " rythme ". Je fais tout un travail sur la couleur pour " magnifier ", " être au plus près " et " pointer " aussi. Cela aide à regarder. Sur un tableau noir, s’il y a un point rouge, c’est ce qu’on va immédiatement remarquer et regarder.

Comme La Vecchia Vacca, Le garçon de la piscine c’est la question de la jeunesse éprise de liberté. C’est un thème très romantique. Définiriez-vous votre œuvre comme romantique ou poétique ?

Je pense que j’ai une idée très romantique des choses. Et je demande aux comédiens de salir ça, d’être le plus monstrueux possible…(hésitations). Oui, je suis romantique (rires) !

 

Que signifie " salir " ?

Dans le travail, je procède par " strate ". Je décompose tout. D’abord nous faisons un travail sur le corps, puis sur le texte, etc. Et lorsque nous avons toutes les strates, nous sommes face à un matériau qui peut " fonctionner " mais qui est très " formel ", lisse. Mes spectacles sont très " chorégraphiés ". Tout est très millimétré, précis…enfin, j’essaie. Les acteurs doivent apprendre une sorte de partition de danse. Mais comment faire pour que cela ne se résume pas à la seule exécution d’un mouvement ? Pour qu’il y ait aussi des tripes… Je dis aux acteurs : " Dégueulassez cette contrainte chorégraphique, dégueulassez-la ! Crachez dessus. "

 

Donc c’est à ce moment précis que vous laissez une très grande liberté aux acteurs. Alors que vous êtes très directif sur le plateau.

Oui. Sinon je suis très directif, voire très formel dans le travail.

 

C’est la deuxième fois que vous travaillez avec Chloé de Grom et Emilie Flamant. Comment définiriez-vous votre relation avec vos acteurs et actrices ?

Les acteurs sont généralement des personnes très proches de mon univers mais qui n’amènent pas les mêmes choses. Ils ont des corps différents, des voix très différentes. C’est très important pour moi.

Si je retravaille avec Émilie Flamant et Chloé de Grom -ce qui ne signifie pas que je n’aime plus les autres avec lesquelles j’ai travaillé-, c’est parce que nous partageons le même souci du détail et la même rage. Nous ne savons pas où nous devons nous placer (sourire). Émilie Flamant vient de La Louvière aussi et Chloé de Grom, de Liège. Il y a des affinités, une même sensibilité par à rapport à ce qu’on a vécu et à ce qu’on a quitté ou essayé de quitter. Nous éprouvons aussi le même sentiment de satisfaction (paradoxal) par à rapport à ce que nous avons vécu. C’est très difficile à expliquer.

 

C’est presque une famille.

Je ne triche pas. J’occupe la place du metteur en scène mais nous nous parlons de manière libre, très naturelle. Nous rions souvent ensemble. J’aime que cet espace existe. Nous sommes proches.

Ils me racontent quelque chose dans l’univers que je crée. Si j’imagine les spectacles à venir, j’imagine le parcours des acteurs, aussi. Quelle porte vont-ils devoir passer ? Pour moi, la création est une seule et même ligne.

 

Justement quelles portes ont dû passer Émilie Flament et Chloé de Grom dans Le garçon de la piscine ?

Dans La Vecchia Vacca, Émilie Flamant était dans un registre très grotesque. Quelque chose de très monstrueux est sortie d’elle. Là, elle est dans un registre presque cinématographique, plus contenu… C’est la meuf de la bande, aussi. Concernant Chloé de Grom, je lui propose une partition plus investie, pure. Et puis, cela m’intéresse de voir comment le personnage qu’elle avait dans La Vecchia Vacca continue aussi à travers Le garçon de la piscine. Pareil pour Émilie.

 

La musique est très importante dans vos créations. Comment la choisissez-vous ?

Souvent c’est très personnel. Ce sont des musiques qui me racontent quelque chose, véritablement. Qui possèdent une certaine chaleur. Elles me ramènent au passé. C’est une accroche émotionnelle, nostalgique qui m’intéresse sur le plateau.

 

Vous parlez de " partition de danse " aussi.

Oui. Et même de partition vocale. C’est moins vrai pour Le garçon de la piscine, mais pour La Vecchia Vacca, j’ai écrit des vraies partitions de musique. J’ai fait énormément de musique. Cela nourrit évidemment mon travail.

J’avais des spectacles dans la tête, avec des images, une chorégraphie, de la musique, etc. Il fallait que je trouve absolument un moyen de les écrire. Je me suis vraiment aidé de la musique et du rythme pour le faire. C’était comme une évidence.

 

Comment s’agencent le texte et la partition musicale ?

C’est la même partition. J’écris sur des grandes feuilles : " voix n°1 ", " voix n°2 ", " voix n°3 ", etc. Chaque comédien a sa ligne propre, ses notes de musique, ses dessins, son texte et ses pauses. C’est travaillé de manière très rythmique. Par exemple, tel mot est un triolet ou une suspension. J’évite de donner toutes les indications aux comédiens. Mon travail consiste à les amener à ça. Mais parfois l’exception confirme la règle. J’ai dû donner la partition aux actrices pour une scène difficile de La Vecchia Vacca. Concernant Le garçon de la piscine, je ne voulais absolument pas leur donner. Je me suis battu pour ne pas le faire (rires). Au final, ils ont eu une plus grande liberté, y compris textuelle.

 

Ils parlent d’ailleurs plus. Pourquoi cette irruption de la parole dans Le garçon de la piscine ?

Peut-être parce que La Veccia Vacca était un grand souvenir. Le garçon de la piscine est un souvenir aussi, mais s’y mêle aussi mon état d’esprit actuel : " moi, vingt quatre ans, qui me pose des centaines de questions. " J’ai besoin de le formuler.

 

Cela signifie-t-il que la nécessité de mettre en mots prend le pas sur la recherche esthétique, visuelle, aujourd’hui ?

Oui. Il faut que ça soit dit. Après la première du garçon de la piscine, vous m’avez parlé d’opéra. L’opéra, c’est beaucoup d’images très fortes, mais il y a les mots, le chant…Aujourd’hui, je trouve que " faire un travail visuel " est insuffisant. Je mène un travail de recherche. Et Le garçon de la piscine en est une étape.

La parole devient importante dans mes spectacles mais elle doit toujours être essentielle. Je dis toujours aux acteurs : " Chaque mot que vous dites, est très important. "

 

La pin-up à talons plexi et à la glacière bleue interprétée par Chloé de Grom est très énigmatique. D’où vient-elle ?

Je voulais donner mon regard et ma parole, à Chloé de Grom. Elle est un peu moi sur le plateau. Je voulais qu’elle existe aussi à travers le personnage du marchand de glaces, celui qui passe mais qui voit tout. J’adore les marchands de glace, je les trouve très mystérieux (sourire). Je voulais que le marchand de glaces soit sexy et très beau.

 

C’est amusant, vous dites : " le marchand de glaces ", vous ne dites pas : " la marchande de glaces ". Alors qu’elle est la féminité poussée à son paroxysme.

Votre remarque est juste (sourire). Pendant la création, je me suis souvent demandé : " Mais pourquoi c’est Chloé ? Pourquoi ce n’est pas un garçon ? " Et puis, c’est resté en l’état. Mais c’est une vraie question que je me suis posé.

Le marchand de glaces amène dans son sillage la glace, la fraîcheur, la vie. Et puis les cônes de glace, c’est phallique (sourire).

 

Il est beaucoup question de sexualité dans Le garçon de la piscine. Le marchand de glaces dit que c’est la sexualité qui fait de nous des êtres vivants.

Elle dit : " Parce que la seule chose qu’on sait faire dans la vie, c’est d’être sexuel. Après il y a peut-être d’autres choses que je ne connais pas. "

Il y a un aller-retour entre l’art et la sexualité, et le désir que l’on peut avoir lorsqu’on regarde des jeunes traîner sur une place ou un tableau. Qu’est-ce qui nous fait vibrer ? Où mettons-nous tout ce désir-là ? Sommes-nous éternellement infidèles ? Il y a toujours des désirs naissants qui détruisent des désirs passés… même l’espace d’un instant.

 

Dans Le garçon de la piscine, vous portez sur le plateau un regard particulier, très empreint d’opéra.

Avant même de créer La Vecchia Vacca, je rêvais de faire un opéra. J’ai un désir dévorant pour l’opéra. Il n’a pas quelque chose de plus que le théâtre. C’est un autre endroit. J’aime la danse, les ballets classiques… Même le travail sur les costumes me fascine. À l’opéra, il y a davantage le souci du détail. Son lyrisme, ses cris, son élégance, parfois son côté trop, kitsch… il réunit tellement d’éléments… Cela me plairait beaucoup, musicalement, visuellement…

Certes, je suis gourmand, j’ai très envie mais je ne suis pas pressé. Chaque chose en son temps. Je n’aurais pas pu faire immédiatement un opéra, ni même Le garçon de la piscine. Et je n’en ai pas encore fini avec le théâtre et avec ce qu’il permet.

 

Quels sont vos projets ?

C’est encore un peu tôt pour en parler. Mais j’ai une idée à l’esprit : celle de manger quelqu’un..

 

Entretien Sylvia Botella

Le garçon à la piscine (création) du 9 au 13 décembre 2014 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles et du 10 au 14 mars 2015 au Théâtre de Vanves (France).

La Vecchia Vacca du 16 au 20 décembre 2014 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles, du 17 au 21 février 2015 au Théâtre de la Chapelle à Montréal et du 19 au 25 avril 2015 au Théâtre de Liège.

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