Rosalie Cadron-Jetté, au secours des mères célibataires

Méprisées par la société montréalaise, plusieurs centaines de mères célibataires ont pu compter sur la générosité et la bienveillance d’une grande dame qui reste, encore aujourd’hui, méconnue de la plupart.

Découvrez cette fois Rosalie Cadron-Jetté qui, par son œuvre de charité, a marqué l’histoire sociale et religieuse de Montréal au XIXe siècle.

Aujourd’hui, elle nous raconte.

(Ceci est une mise en récit posthume, qui ne constitue pas les dires de Rosalie Cadron-Jetté)

Née de l’union entre un père cultivateur et une mère sage-femme, j’arrive au monde dans une famille modestement aisée. Sage et généreuse, je suis décrite dans les textes comme étant une "enfant accomplie" qui fait "la joie de ses parents".

Mes 17 ans marquent déjà le début de ma vie d’adulte. Après avoir accepté la main de Jean-Marie Jetté, 16 ans plus âgé que moi, nous nous installons chez mes parents à 40 km de Montréal.

Parfaite épouse et mère vertueuse, tout semble incarner le succès de mon existence. C’est alors que les drames se succèdent : veuve à 32 ans, plusieurs de mes 11 enfants n’atteindront jamais l’âge adulte.

Les autres devenus grands, j’étais désormais déchargée de mes responsabilités familiales. L’occasion pour moi de commencer une seconde vie ?

La mère des plus faibles

À Montréal, où j’avais déménagé avec mon époux avant que le choléra ne l’emporte, la crise économique des années 1830’s avait fait exploser la pauvreté. Impossible pour moi d’ignorer tous ces indigents, courant les rues à la recherche d’une miche de pain.

"Extrêmement charitable, il n’y avait pas de borne à sa charité. Je l’ai vu prendre du butin de sa maison vêtissant les pauvres passants, … une galette au beurre de dedans son four et la donner à un passant, … ses volailles et ses œufs et les porter aux pauvres malades et cela en grande quantité, faisant la charité à tous ceux qui se présentaient."

- Sophie, la sœur de Rosalie.

En 1840, un ami rencontré lors de pèlerinages au mont Saint-Hilaire est nommé évêque de Montréal. D’une spiritualité indéfectible, Ignace Bourget incarne une nouvelle âme dirigeante désireuse d’agir "sur tous les fronts", ce compris les œuvres sociales.

Dans l’idée de répondre aux nouveaux besoins de la société, il me dissuade d’outrepasser ma bienfaisance individuelle pour me consacrer pleinement au problème des familles divisées. Bien que la charité publique se souciait déjà du sort des orphelins, les filles-mères, elles, ne pouvaient espérer la moindre réponse à leur détresse.

Les mères célibataires, la honte de la société

En cette moitié du XIXe siècle, les mères célibataires suscitent en effet le mépris de la société. Chassées ou du moins "éloignées temporairement" de leur famille du fait de leur relation hors mariage, elles n’ont souvent nulle part où aller. Leur modeste situation ne leur permet pas non plus d’obtenir gain de cause auprès du géniteur fugitif.

Comme les accouchements ne sont encore l’affaire des hôpitaux, certaines ont recours aux charlatans pour interrompre leur grossesse. D’autres, désespérées par la précarité de leur situation, abandonnent leur nourrisson au bord de la route.

De la charité à la piété

Le 1er juin 1845, j’obtiens, avec quelques-unes de mes collaboratrices et le bienfaiteur Antoine-Olivier Berthelet, la fondation de l’hospice Sainte-Pélagie de Montréal. Première maternité de Montréal, l’établissement se donne pour mission de répondre au besoin criant de la société.

À l’instigation Ignace Bourget, l’hospice se mue alors en une véritable congrégation religieuse. À l’Institut des Sœurs de Miséricorde, les sages-femmes prononcent leurs vœux.

Pour les filles-mères, Dieu devient une porte de secours pour fuir la société aveuglée par le mépris et mener une vie discrète. Si leurs aspirations ne sont pas d’abord religieuses, plusieurs d’entre elles fondent la communauté des Filles de Sainte-Madeleine pour ne pas avoir à quitter la communauté après l’accouchement.


Rosalie Cadron-Jetté s’est éteinte en 1864 au bout de cinq ans de maladie et d’isolement. Au total, pas moins de 2.300 femmes célibataires auront été sauvées de leur précarité, sans compter les nombreux autres indigents à qui cette héroïne de terrain a tendu la main.