Rencontre avec une Pauline Croze d'une désarmante sincérité !

Pauline Croze est heureuse d'être de retour, et cela se voit ! On a été embarqué dans une longue discussion très enrichissante, réjouissante et d'une rare franchise, pour notre plus grand plaisir !
 

Votre album précédent a été en partie boudé par le public. Avec le recul comprenez-vous pourquoi ?

Pauline Croze : Oui, j'ai quelques idées. La principale, c'est la perte du rapport guitare / voix. J'ai cassé un peu cette construction avec des instruments exotiques. Et au niveau des arrangements, on n'a pas bien réussi le dosage entre les différentes instrumentations et la voix, la profondeur était parfois ratée. Les compositions étaient peut être moins abouties. C'est une leçon d'humilité.
Je me rendu compte que j'avais besoin de retrouver de la simplicité, de la spontanéité et de la lisibilité. Il y avait comme un écran entre moi et le public qui m'a perdu dans mes rapports avec les gens. Édith Fambuena m'a dit : "Toi c'est le bois, c'est ta guitare. Tu dois retrouver tes fondamentaux, sinon tu déboussoles les gens !". J'adore cette fille, elle a une vision très fine.

Vous avez mis 5 ans à sortir ce nouveau disque. Le temps de digérer l'échec ?

Pauline Croze : Cet échec fait patrie de ce long laps de temps. J'avais besoin de me remettre en question. Je ne suis pas du genre à me voiler la face. Le premier disque a bien marché et tout en tournant, j’écrivais des textes pour le deuxième album. Malheureusement, je retombais toujours sur les mêmes réflexes, sur les mêmes chansons mais en moins bien. J'ai donc voulu changer beaucoup de choses, ce qui a donné ce deuxième album incompris. En
fait, il n'a fait que repousser l'échéance. Parce qu'il ne suffit pas de savoir qu'il faut repartir de la voix et de la guitare, encore faut-il trouver un autre vocabulaire.

Et puis, paradoxalement, j’étais plus apaisée dans ma tête Le ressort d’écriture "peine / solitude" n’étant plus là, les sujets étaient plus difficiles à trouver. Je trouve que quand on essaie d'exprimer des idées joyeuses on peut vite tomber dans des choses un peu mièvres. Certains arrivent à écrire sur des choses plus lumineuses. Moi je n'ai que 10 % de ce talent-là !

Etes-vous apaisée d'avoir surmonté l’épreuve ou paralysée par l'enjeu de ce retour ?

Pauline Croze
: Je reviens avec une certaine pression vu l'univers instable des métiers artistiques. Je sais que je suis en danger puisque je n'ai plus donné de contenu depuis 5 ans. Cela ne facilite pas la tâche de ne pas avoir été visible mais je l'assume. Heureusement je n'ai pas de goûts de luxe. J'ai pu continuer à en vivre grâce au succès du premier album. Plus globalement, l'artistique a besoin de temps. Et la pression va à l'encontre de la création. Ces 5 ans, je ne les ai pas bien vécus parce que je savais que c’était dangereux mais cela m'a tanné la peau...

Comment s'est passé la rencontre avec Vincent Delerm ? Drôle d'association, non ?

Pauline Croze : Je l'avais déjà rencontré pour qu'il mette en scène une petite tournée guitare/voix qui malheureusement ne s'est pas réalisée. Quand j'ai lu sa chanson, j'ai hésité parce que je ne voulais pas retourner dans une image fragile et vulnérable. Mais quand j'ai commencé à la chanter à la guitare, je me suis rendu compte qu'elle me collait à la peau et maintenant c'est presque ma préférée de l'album !

Dans la chanson "Ma rétine", vous remerciez la vie de vous avoir offert des yeux pour pouvoir admirer les petites choses du quotidien. Connaissez-vous des personnes aveugles ?

Pauline Croze : Non, je n'ai aucun mal voyant dans mon entourage. J'adore regarder le paysage, les gens. Pouvoir, jouir de chaque sens, c'est une telle chance ! L'album parle beaucoup de la ville. J'ai souvent pensé à un documentaire sur l'architecte Paul Chemetov dans lequel les habitants disent qu'ils sont mécontents des changements dans leur environnement parce qu'ils se sentaient "propriétaires avec leur yeux". Penser que les choses nous appartiennent avec les yeux sans en être propriétaire, je trouve cela très intéressant !

Dans une chanson de votre deuxième album, vous êtes cette phrase très forte : "Ne te rends jamais, sauf a l'évidence"

Pauline Croze : J'ai écrit ce texte à un moment où j'avais envie de mourir, de me suicider, ne cachons pas les mots ! Et, à un moment donné, on se rend compte que ce combat est sans fin et que l'évidence serait de mourir. Après, je trouve chouette que chacun puisse réinterpréter ce texte selon son vécu. Je me suis suicidée depuis et maintenant ça va vraiment mieux (rires) !!

Cette thématique du suicide est aussi filigrane dans "T'es beau", votre plus grand succès. Avec le recul, avez-vous compris le grand attachement du public à cette chanson ?

Pauline Croze : Si je ne chantais plus qu’un seul morceau, ce serait celui-là et j'en serais très heureuse ! En apprenant la mort d'un de mes amis, la mélodie m'est tombée dessus. Mais après le premier couplet, j'étais bloquée parce que je pleurais. C'est Édith qui a fini le texte. La plupart des gens ne savent pas qu'on parle du suicide. Ils pensent plutôt à une histoire de cœur ou de fratrie. Mais les entendre chanter ce texte de tout leur cœur me donne à chaque fois tellement de réconfort que j'ai hâte de repartir à leur rencontre. Simplement pour partager de la musique, cela m'a manqué !

Entretien : François Colinet
 

Pauline Croze, "Le prix de L’Éden" (Wagram / PIAS)

Pauline Croze, "Le prix de L’Éden" (Wagram / PIAS)

Pari réussi pour Pauline qui transforme les épreuves de la vie en carburant et sort un bien bel album en retrouvant sa complice Édith Fabuena. On avait bien aimé les expérimentations du précédernt mais on doit reconnaître que celui-ci est plus cohérent, plus chaleureux, plus touchant. Elle ne se contente pas de revenir au son qui a fait son succès en 2005, elle creuse son sillon avec finesse et complexifie son univers mais sans perdre le fil. Les collaborations avec Delerm et Ignatus sont subtiles. Un album à mettre sous le sapin ! FC