Nuit Blanche 2014 : Bruxelles, ça tourne

Three Poems about Buildings and Trees - Robert Montgomery
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Three Poems about Buildings and Trees - Robert Montgomery - © Crédit photo Fabienne Cresens

Douzième édition de la Nuit blanche à Bruxelles pour tenter de construire de nouvelles manières d’appréhender la ville et la culture, trop souvent confisquées par le jour. Et célébrer en beauté le cinéma. Sillonements.

Vous êtes ici, vous irez là-bas. Cette nuit, Bruxelles sera Terra incognita. Édition après édition, la nuit blanche fait cette promesse qui enclenche l’action. La ville/monde s’ouvre et se révèle à ceux qui vont à pied et qui désirent voir. Bruxelles tourne. La profondeur du territoire, peut-être trop colonisé par le jour, est l’autre nom du cinéma pour la Nuit blanche 2014, qu’il soit documentaire ou fiction, de la Place de la Bourse jusqu’aux boulevards Adolphe Max et Émile Jacqmain. À chaque instant, nous sommes prêts à tourner le regard. Il suffit d’un rien, souvent inattendu. Les installations oniriques de de Three Poems about Buildings and Trees de Robert Montgomery réveillent la Place des Martyrs et font poindre l’émotion au détour d’une phrase lumineuse, flottante : " And the Trees are Sentinels of Something, standing there between the Buildings breathing like Horses all Night. " Étrange mix de quotidien et de poésie, de littéral et de métaphorique, à la beauté si loin si proche des phrases godardiennes du film/livre Histoire(s) du cinéma.

D’une rue à une autre, d’un endroit à un autre, à vue ou caché, il n’y a qu’un pas. On imagine faire un tai-chi devant les tombes/crucifix phosphorescentes (et autres fosses communes) des VHS retrouvées de Stuart Langley &Twist Design, dans le jardin intérieur HUB Inner Garden. Dans VHS Rip, il y a quelque chose de profondément inquiétant et d’extrêmement nostalgique, d’une grâce toute particulière.

Nos traces s’effacent à mesure qu’elles s’enfoncent dans le voir cinématographique et dans le creux de la nuit. Vojmir Krupka filme une femme de dos sur une balançoire sur le point de disparaître dans le champ pour se ressaisir dans la lumière et éblouir la sauvage rue du Marché aux peaux. Projetée sur plexiglas, l’œuvre In the Park est véritablement singulière et véritablement puissante. Elle révèle la dimension surréelle du réel filmé. Le souvenir fugace de l’image et le crissement de la corde amplifient longtemps le bruit de nos pas dans la ville.

Il y a la clameur, les bruits, les cris et les rires sur la place de La Monnaie ; extraordinaire contre champ du travail stylistique de Pierre Debusschere. Dans I know simply that the Sky will last longer than I, il pousse l’abstraction à l’extrême, grâce au recours aux effets spéciaux, accentuant ainsi la prise de distance avec le réel et inventant dans la lumière blanche le corps/fiction, parfois véritable nature morte. À l’image sans grain, extrêmement définie et brillante touchant à la profondeur de l’artificiel, s’ajoute le travail sur le son de Bassem Akiki et De Munt Chamber Music Ensembles qui invite l’assemblée des regardeurs à la contemplation et à la réflexion.

Le cinéma est une façon de voir le monde et de le saisir. C’est un monde à part entière. Il glane plusieurs vies. Au Muntpunt transformé en studio de tournage, il se libère dans les longs plans- séquences (en train de se faire) de Sweet sinking de Film_Live Project. La caméra avance au gré des flâneries et des rêveries d’une lectrice sortie du champ, le regard planté dans les livres. L’énergie est douce. La simplicité, la légèreté apparente cache une complexité d’exécution vivifiante.

Évidemment, on ne peut pas tout voir. On pense à Present Perfect de la cinéaste Martine Doyen que l’on ne trouve pas dans la Galerie du Centre. À la place, on y voit la foule de Stop and dance with me de If Human, colonisatrice, survoltée, qui rayonne le temps d’une danse improvisée, ouverte à tous les dehors. Ou les Stars full of colors hollywoodiennes dans la vitrine de l’enlevé/pédigrée pop Sweet Dreams de Audrey Lucie Riesen. À minuit, le petit train des séniors de Ik wil deze nacht en de straten verdwalen de Cécile Hupin est incroyablement vide derrière la Monnaie laissant libre court au fantasme, à ce qu’a pu être leur odyssée indignée sur la pavé bruxellois. Et le regret de ne pas y être immédiatement balayé par le Cinéma Paris, pour la première fois foulé et le goût du cinéma délicieusement retrouvé à l’hôtel Marivaux, grâce à On achève bien les fiches " Première " d’Isabelle Bats, au croisement de la performance durative et de la narration sous influence littéraire.

La nuit blanche, à force d’exigence et d’élans inspirés, c’est toutes les images latentes, le trait d’union. On ne s’en lasse pas. Je veux voir. Je retournerai voir.

 

Sylvia Botella