Nestor Burma : 9. Micmac Moche Au Boul'Mich

 

Leo Malet, poète surréaliste, anarchiste convaincu, a réussi à créer un personnage, Nestor Burma, possédant toutes les caractéristiques de ses propres convictions. Anar, oui, mais humaniste, solitaire, mais amoureux, violent mais rêveur… Et après Tardi, c’est Barral qui parvient à donner totalement existence à ce bel anti-héros littéraire !

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Micmac moche au boul'mich © Casterman

Leo Malet s’est amusé (il n’y a pas d’autre mot qui me vient à l’esprit) à balader ses lecteurs dans les arrondissements de la capitale française, tout au long d’une série de romans policiers intitulée " Les nouveaux mystères de Paris ". La référence au style endiablé des feuilletons du dix-neuvième siècle est évidente, bien sûr, tout comme celle qui se rattache à une ville, à ses quartiers, à ses mystères faits souvent d’un quotidien exacerbé par des sentiments contradictoires. Et le fait d’avoir choisi, pour accompagner le lecteurs dans des bas-fonds dignes de Louis Jouvet, un personnage central comme Nestor Burma, détective privé désabusé, n’est pas gratuit, bien entendu.

Burma pourrait être un résumé, à lui tout seul, de tous les codes du " privé " américain : une distanciation avec la réalité, une bonne dose d’humour cynique, des filles belles à croquer, des coups de poing et de l'action. Mais Nestor est Français, et il est le miroir de toutes les déceptions de son auteur, de tout ce qui a désabusé également Malet comme ceux qui l’ont lu. Burma, de cette façon, se comporte comme un flic d’outre-Atlantique, mais il est aussi et surtout à l’image d’une culture qui, elle, n’a rien d’américain.

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Micmac moche au boul'mich © Casterman

Tardi, qui a été le premier à adapter Malet en bande dessinée, avait bien compris cette dualité inhérente à Nestor Burma, et son graphisme, à la fois précis et distant, privilégiant les décors dans des tonalités où le blanc et le noir se mêlent intimement pour créer des ambiances, ce graphisme était le moyen parfait pour donner vie à Nestor Burma.

Après Tardi, c’est Moynot qui s’est attaqué à ce mythe littéraire, avant, à son tour, de laisser la place à Barral.

" Boulevard… ossements " était fidèle, certes, au style de Tardi, mais un peu hésitant, parfois, tant au niveau du graphisme que du scénario. Par contre, ici, Nicolas Barral est entièrement dans son sujet. Nestor Burma est devenu un de ses personnages, incontestablement. Et si son dessin est véritablement respectueux de celui de Tardi, de façon à ce qu’on soit toujours dans le même univers, il a réussi à ajouter plus de vie, de mouvement, à ce personnage, plus de sentiments, également, exprimés en mots, exprimés aussi au travers des dessins, des physionomies. On est dans la filiation de Tardi, mais pas, ou plus, dans le "copier-coller".

La couleur (de Nicolas Barral et Philippe de la Fuente), ensuite, complète avec intelligence les ambiances de ce livre, avec des clairs obscurs dignes des grands films noirs du début des années 60.

Barral a aussi voulu, dans son adaptation, dans son découpage narratif, ne rien trahir de Léo Malet, même s’il a pris quelques libertés quant aux errances de ses personnages. C’est ce qui fait de ce micmac moche un livre qui mêle habilement, et sans que cela ne soit pesant à la lecture, littérature et dessin.

Nestor Burma fut à l’origine de bien des carrières littéraires. Des gens comme Manchette, par exemple, voire Daenincx, lui doivent beaucoup.

Et c’est un bonheur bédéphile que de le voir encore vivre, dans le monde du neuvième art, ces aventures qui contiennent toujours, même si elles sont de toute évidence datées, des sujets qui restent universels : le féminisme, la drogue, l’avortement, la liberté individuelle face à une société qui n’en veut pas ou plus.

Un livre excellent, donc, que ce micmac moche, et qui plaira à tous les amoureux de Malet, à tous les fans de Tardi, à tous ceux qui savent que le polar véhicule, de nos jours, les messages les plus humains, les plus humanistes, les plus contemporains !

 

Jacques Schraûwen

Nestor Burma : 9. Micmac Moche Au Boul’Mich (Nicolas Barral, d’après le roman de Léo Malet et l’univers graphique de Jacques Tardi – éditeur : Casterman)