Mystery : Martha Shoebridge et Felicity Brown

Mystery : Martha Shoebridge
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Mystery : Martha Shoebridge - © Dargaud

Dans la série XIII, Jean Van Hamme a construit un personnage fort, central, solide axe narratif autour duquel ont gravité bien d’autres protagonistes, souvent à peine esquissés. Et ce sont ces personnages-là qui se laissent découvrir dans cette série parallèle, Mystery, de one-shot en one-shot, tous dus à des duos (scénariste et dessinateur) nouveaux et inédits.

Martha Shoebridge (dessin : Colin Wilson – scénario : Frank Giroud)

C’est dans le tout premier album de la série originelle que ce personnage est apparu, âgé, avant de mourir en fin de volume.

On ne savait donc rien d’elle, de sa vie, de son passé. Et c’était une fameuse gageure que de vouloir lui donner vie, lui restituer une existence à part entière. Un pari, un défi, un choix réfléchi et délibéré, de Frank Giroud, le scénariste appelé par Van Hamme pour compléter le casting de la série Mystery.

Frank Giroud, c’est, en quelque sorte, l’anti-Van Hamme. Là où le créateur de XIII construit des scénarios aux codes bien précis, argent, pouvoir, manque d’amour, force et puissance, Giroud, lui, aime d’abord et avant tout ses personnages. Et ici, choisissant une femme âgée, il a réussi à en inventer un passé, en prise parfaite avec la série de départ, mais également totalement différent de l’esprit de cette série.

Giroud nous raconte le destin d’une femme, il nous la montre au fil des années, jeune, jolie, et puis, vieillissant au rythme de ses désillusions, professionnelles et amoureuses. Bien sûr, les thèmes chers à Van Hamme (trahisons, vénalité, etc.) sont présents, et ce sont eux qui construisent la personnalité de Martha. Mais ils ne forment que le décor de l’histoire que Frank Giroud nous raconte, une histoire de femme, une histoire d’amour, une histoire à la fois humaine et humaniste.

Et Colin Wilson dessine cette histoire avec le talent réaliste qui le caractérise, avec le plaisir qu’il prend, d’album en album, à aimer la véracité des situations, des décors, des expressions et des mouvements des personnages. Avec l’aide, aussi, de Berengère Marquebreucq, une coloriste qui a fourni ici un travail à la fois tout en précision et tout en sensation, comme l’est le travail de Wilson.

Et le résultat est un album vraiment réussi, un des fleurons de cette série…

Felicity Brown (dessin : Christian Rossi – scénario: Matz)

Matz est de ces scénaristes capables d’entrer dans un univers qui n’est pas le leur. Il l’a prouvé, bien des fois déjà, en adaptant en bd des romans tels que " Le Dahlia Noir ", et en le faisant avec brio, avec en même temps un respect de l’œuvre originelle et une imagination et un sens du raccourci intelligents.

Ici, c’est donc avec à la fois de la modestie et de la jubilation qu’il est entré dans l’univers de Van Hamme. Et il nous livre, lui aussi, le portrait d’une femme. Une femme fatale… Une " méchante "… Une vraie méchante, même, qu’il nous permet, certes, de comprendre, mais pour laquelle on ne peut éprouver que difficilement de l’empathie.

Violence, meurtres, action, amours tarifiées, pouvoir, offrande du corps mais pas du cœur, ancrage dans la vérité historique de l’Amérique du Sud, tout se trouve, dans cet album, des codes de XIII. Revisités, c’est vrai, par Matz, qui s’est amusé à faire se croiser des lieux, des situations, des personnages.

Des codes revisités aussi par le dessinateur, Christian Rossi, dessinateur prolifique qui, depuis les années 1980, a visité bien des univers dessinés, de l’étonnant W.E.S.T. au traditionnel Jim Cutlass, de Tiresias à La Gloire d’Hera. Son dessin, résolument réaliste, son découpage au cordeau et ses perspectives un peu folles mais totalement assumées, son plaisir à dessiner des visages, et la sympathie que, lui, il éprouve pour son personnage, tout cela fait de cet album un bon livre d’action dans l'exacte filiation de la série XIII.

Deux livres très différents l’un de l’autre, donc… Et si mes préférences vont, incontestablement, à Martha Shoebridge et à son destin de femme prise dans l’engrenage d’une histoire qui la dépasse, je n’ai pas boudé mon plaisir à accompagner les pas complètement amoraux de la très belle et très séduisante Felicity Brown.

 

Jacques Schraûwen

XIII Mystery : une série qui paraît chez Dargaud