Mort au Tsar : Le Gouverneur – Le Terroriste

Mort au Tsar
4 images
Mort au Tsar - © Dargaud

" Mort au Tsar ", c’est le cri que jette, éperdu de violences retenues, un terroriste en lançant une bombe vers le Grand Duc Sergueï Alexandrovitch, gouverneur de Moscou. Et c’est le titre d’une histoire racontée, en deux volumes, par un duo soucieux de faire de l’excellente bd historique !

Nous sommes au début du vingtième siècle, dans la Grande Russie, une Russie agitée depuis plusieurs années par un vent de révolte qui ne va pas tarder à devenir un ouragan de révolution. Dans cette ambiance délétère, dans cet univers où le pouvoir se drape dans son utopie d’éternité face à un peuple dont les misères sont autant spirituelles que physiques, le terrorisme prend une place importante. Des intellectuels s’approprient cette manière de combattre mise à l’honneur par l’anarchie pure, et utilisent, pour leurs desseins plus politiques qu’humains, des gens du peuple qui, eux, rêvent à un monde meilleur.

L’histoire que nous racontent Fabien Nury, le scénariste, et Thierry Robin, le dessinateur, est celle d’un assassinat, bien sûr. Fabien Nury, comme à son habitude, cultive la vérité historique, une vérité qu’il mijote dans le chaudron de son imagination toujours fertile, de manière à nous donner, au-delà du simple fait, des portraits d’êtres humains qui, par leurs rêves et leurs réalités, se différencient résolument de la masse dans laquelle, pourtant, ils survivent.

Et le plaisir de cette histoire naît aussi de sa construction, en deux volumes. Deux volumes qui ne sont pas " à suivre ", mais qui tracent, l’un avec l’autre, l’un en parallèle de l’autre, le tableau d’un récit.

Ces deux tomes, en fait, racontent un peu la même histoire, mais selon deux points de vue différents, suivant deux points de fuite opposés. Le premier est le miroir de l’homme de pouvoir qu’est le Grand Duc jusqu’à l’attentat qui le foudroie, le second suit les pas des terroristes jusqu’après l’attentat.

Thierry Robin est un dessinateur difficile à classer, ce qui est en soi une vraie qualité. Bien sûr, ces deux albums-ci se doivent d’être traités de manière réaliste pour réussir à rendre compte des destins racontés et des environnements qui les provoquent. Mais le réalisme qui est le sien ne ressemble nullement à celui de gens comme Xavier, ou Hermann, ou Pastor, ou Parnotte. Il pourrait plutôt se rapprocher du graphisme moderne d’un auteur comme Brüno, l’auteur de Tyler Cross (série scénarisée, elle aussi, par Nury…).

Il y a d’abord, et de manière évidente, un travail du noir et blanc qui n’est pas seulement régi par les jeux naturels de la lumière. Il y a ensuite un soin à construire des pages, qui comme les deux albums, se répondent en miroirs. Il y a aussi une volonté à choisir des cadrages et des perspectives qui déforment le regard que le lecteur pose sur les personnages. Et, finalement, lorsque cette espèce d’expressionnisme se révèle accompli sur le papier, il y a le travail essentiel, indispensable sans doute, de la colorisation. Et là, la collaboration de Claire Champion est bien plus qu’efficace ! Elle s’est véritablement immergée dans cette " Mort au Tsar ", dans la façon qu’a Nury de Raconter une histoire, dans celle qu’a Robin de la mettre en scène, et ses couleurs participent des mêmes démarches, en contrastes appuyés, en ambiances, elles aussi, proches de l’expressionnisme allemand cher à Thierry Robin.

A mon avis, Fabien Nury fait partie des grands scénaristes contemporains, de ceux qui sont capables de nous raconter des histoires parfois complexes sans jamais nous perdre en route. L’Histoire, qu’elle soit lointaine ou proche, est entre ses doigts un matériau qui, comme par magie, devient merveilleusement populaire.

Et le dessin de Thierry Robin fait mieux qu’accompagner un texte souvent très travaillé, littérairement parlant : il en devient comme l’écrin !

 

Leur collaboration, dès lors, ne peut qu'être une vraie réussite!

 

Jacques Schraûwen

Mort au Tsar : Le Gouverneur – Le Terroriste (scénario : Fabien Nury – dessin : Thierry Robin – coloriste : Claire Champion - éditeur : Dargaud