Meutes : 1. Lune Rouge

Meutes : 1. Lune Rouge
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Meutes : 1. Lune Rouge - © Glénat

Après s’être intéressé aux vampires, Dufaux se plonge aujourd’hui, et nous plonge à sa suite, dans le monde des Loups Garous. Un livre " fantastique " étonnant, qui revisite les poncifs du genre !

Le personnage central de ce premier volume est une jeune femme comme toutes les autres jeunes femmes. Otis Keller est jolie, attirante, amoureuse de la vie et de son premier " petit ami ", elle aime les sorties entre filles, le cinéma. Mais elle fait partie d'une famille qui, en plein Paris, appartient à une confrérie secrète. Elle en connaît certains membres, amis de son père, et ces personnages la hérissent, ne lui plaisent absolument pas. Mais elle sent, confusément, qu’elle est, elle aussi, partie prenante de cette confrérie, dirigée par un certain Oblast.

Son existence, ainsi, se construit de manière double. D’une part, il y a son besoin d’aimer, d’être aimée, et son dépucelage qui fait d’elle une femme. D’autre part, il y a cette chasse que son père et ses amis organisent chaque mois à l’approche de la pleine lune. Une chasse dont elle ne sait rien, puisque, dans cet univers secret qui l’entoure, seuls les mâles peuvent accéder au rang supérieur et participer aux chasses.

Il faut toujours se méfier des meutes, dit un des personnages. Et c’est bien de meutes, au pluriel, qu’il s’agit, de meutes de Loups Garous !

Jean Dufaux aime, depuis toujours, créer des mondes inspirés par les codes de l’horreur en littérature. Mais ce qu’il aime aussi, c’est dépasser ces habitudes narratives pour accrocher ses récits à des réflexions beaucoup plus larges. Et lorsqu’il s’intéresse au mythe des Loups Garous, c’est pour aborder, en filigrane, ce qui construit toute société, depuis toujours : la différence, celle qui est assumée, celle qui est refusée, celle qui engendre la violence, celle qui appelle la sympathie. Toutes les différences qui construisent une humanité...

Et c’est ainsi que l’héroïne de cette série naissante sera, on le pressent, un élément essentiel, parce qu’elle est femme dans un environnement uniquement viril, un environnement de violence et d’horreur, certes, mais dans lequel elle va devoir prendre sa place et assumer son destin.

Jean Dufaux a été nourri, c’est évident, aux sources du fantastique à la Belge, celui qui a été illustré par des auteurs comme Jean Ray, Gérard Prévot, ou Thomas Owen.

Et son talent, incontestable, est de raconter des histoires qui, en effet, mettent en scène des monstres, des créatures nées uniquement pour provoquer la peur, la fuite, la plongée en soi-même comme seule échappatoire à la mort, de partager de tels récits avec ses lecteurs, mais aussi de laisser la place, le plus possible, à la vie quotidienne. Otis, l’héroïne de ces meutes, ne peut être intéressante que parce qu’elle est à la recherche d’elle-même, comme toutes les adolescentes, et qu’elle bouge et vit, grandit et réfléchit dans un décor et selon des rythmes qui sont ceux du quotidien.

Jean Dufaux a, à son actif, bien des collaborations avec des dessinateurs talentueux, le regretté Delaby en étant le plus extraordinaire sans doute.

Ici, c’est O.G. Boiscommun qui participe à l’aventure, et le style de ce dessinateur, habitué depuis plusieurs années aux méandres du fantastique et du merveilleux, colle, ma foi, assez bien au propos de Dufaux. Sauf, peut-être, dans les combats entre humains transformés en loups garous, qui, ressemblant à du grand guignol, perdent beaucoup de l’impact qu’ils devraient avoir, visuellement.

Mais pour le reste, il réussit totalement à s’intégrer au Paris quotidien dans lequel Dufaux fait vivre, se croiser, se rencontrer, s’affronter, tous les personnages de son récit. Avec des couleurs tout en douceur, il dessine admirablement les rues, les décors, mais aussi les personnages. La teinte de son graphisme réussit ainsi à estomper le propos violent, sans pour autant le supprimer. Il s’agit, simplement, pour lui comme pour son scénariste, de ne pas sacrifier à la gratuité de situations uniquement spectaculaires.

J’aime beaucoup les scénarios de Jean Dufaux, tous marqués par une immense culture générale, par un respect des personnages qu’il réinvente sans cesse. Des personnages qu’il préfère brisés, habités de failles, qu’héroïques.

Et c’est encore le cas dans cette série qui en est à son premier volume, et dont j’attends, avec une certaine impatience, la suite.

 

Jacques Schraûwen

Meutes : 1. Lune Rouge (dessin : O.G. Boiscommun – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Glénat)