May Ziadé, aux portes du féminisme oriental

En ce début du XXe siècle, partagé entre l’effervescence intellectuelle du monde arabe et une modernité difficile à assumer, une poétesse libanaise s’avance sur la scène. Dans le salon littéraire qu’elle a elle-même fondé, elle choisit les sujets de discussion avec, pour la première fois, celui de la condition de la femme arabe.

Marie Elias Ziyadah de son vrai nom, commence à écrire à 16 ans et suit des cours de littérature française et romantique. Après la Palestine et le Liban, son arrivée au Caire, en 1908, marque ses toutes premières publications. Son père, Elias Ziadé, dirige la revue "Al-Mahroussa", une maison d’éditions féministe, pour laquelle elle publiera plus tard "Comme je veux que l’homme soit".

Inspiré par les salons littéraires européens des XVIIIe et XIXe siècles, elle invite, dès 1911, hommes et femmes désireux de commenter l'actualité et de s'essayer au débat de société. Parmi les participants, de grands intellectuels tels que Taha Hussein, Mohamed Abduh ou encore Qasim Amin.

Témoin et actrice de son temps

Au Caire, May Ziadé s’inscrit pleinement dans les idées de la Nahda, un mouvement de reconfiguration de la pensée arabe sur des sujets tels que la religion, la place de l’islam en politique, la conception du pouvoir ou les questions socio-économiques.

Parmi les thématiques à décortiquer, May Ziadé s’interroge sur les rapports entre hommes et femmes. Pour s’assurer d’être publiée, lue et suffisamment crédible aux yeux de son lectorat, elle cache d’abord son identité derrière des pseudonymes masculins, comme "Khaled Ra’fat" ou "Sindabad", pour finalement des noms de plume féminins comme "Aïda", "Isis Copia", ou encore "May".

À travers et en dehors des pages qu'elle rédige, May Ziadé marche aux côtés du penseur Qāsim Amīn, et de la suffragette Huda Sha’rāwī, tous deux pionniers du féminisme arabe.

Masculinité et féminité, des concepts au pilori

Quelques années avant Simone de Beauvoir, May Ziadé confronte les mondes masculin et féminin pour en soulever les incohérences.

Pourquoi la soumission de la femme à l’homme s’explique-t-elle uniquement par le fait qu’elle est une femme ? Pourquoi les parents sont-ils plus heureux de mettre au monde un garçon qu’une fille ? Pourquoi les erreurs des hommes sont-elles plus facilement pardonnées que celles commises par des femmes ? Pourquoi les hommes dictent-ils aux femmes leur manière de s’habiller, se coiffer, de penser ?

Avec ses mots, May Ziadé tente de répondre à ces questionnements dans "Bahissat El-Badia", une analyse approfondie de la condition de la femme arabe. Les interrogations ci-dessus, à la fois simplissimes et existentielles, amènent à repenser la participation des femmes à la vie publique, l’instruction des jeunes filles, le port du voile, la part des femmes dans l'histoire, etc.

"Nous reconnaissons aux hommes leurs découvertes et leurs inventions dans la plupart de leurs actions ; cependant si j’avais pris le bateau avec Christophe Colomb, il ne m’aurait pas été difficile de découvrir moi aussi l’Amérique"

May Ziadé - Extrait de Bahissat El-Badia

L’injustice dans la chair

Si May Ziadé semble mener une vie particulièrement stimulante, encline à un optimisme moderne, plusieurs drames successifs seront, pour elle, une véritable descente aux enfers.

En effet, la perte de son père, son amant et sa mère, en quelques années seulement, la plonge dans une profonde dépression. Vulnérable et en l’absence de soutien juridique, elle devient une proie facile pour ses cousins paternels bien décidés à lui voler son héritage.

Confisquée de ses biens, elle est internée dans un asile au Liban pendant de longues années. Avant de s’éteindre le 17 octobre 1941, May Ziadé prononce ses mots :

”J’ai fait un rêve dans lequel les femmes, toutes les femmes gardent la tête haute, dans lequel les femmes travaillent, des femmes dans le regard desquelles on ne trouve plus ni la peur, ni la défaite, ni l’humiliation.”