Mauvais Genre, les interviews

Un homme et une femme s’aiment, se marient, se préparent des projets d’avenir. Mais la guerre, la grande, celle de 14, commence, et le jeune époux découvre la réalité des tranchées, la peur au ventre, les amitiés enfouies dans la mort, les hantises et les cauchemars. Et Paul Grappe fuit cet univers. La peine de mort étant réservée aux déserteurs, il se cache, aidé par Louise, sa femme. Et pour ne pas devenir fou de solitude et d’enfermement, pour retrouver la liberté de bouger, Paul se travestit, éduqué à la féminité par son épouse. Il devient Suzanne.

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Mauvais Genre © Tous droits réservés

La réalité, dit-on, dépasse souvent la fiction. Et la trame de cet album, de ce récit, ne doit rien à l’imaginaire. Paul-Suzanne et Louise ont vraiment existé, et l’histoire que nous raconte Chloé Cruchaudet n'ai rien d'imaginaire. Elle fait d'ailleurs l’objet d’un livre intitulé " La Garçonne et l’Assassin ". Un livre dont l’auteure de cette bd s’est inspirée, tout en gardant une liberté d’expression qui fait de ce " Mauvais Genre " un livre prenant, puissant, intelligent.

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Se travestir, c’est se vouloir différent de ce que l’on est. C’est s’accepter sous d’autres normes que celles de la société. C’est découvrir, finalement, les parts les plus secrètes de sa propre personnalité, et faire évoluer celle-ci parfois jusqu’à la schizophrénie. Mais Paul n’est pas schizophrène : il est d’abord et avant tout un survivant qui veut vivre, tout simplement. Et la force du scénario de Chloé Cruchaudet est de réussir, de bout en bout, à éviter les clichés, à se plonger non seulement dans les faits, mais aussi dans la psychologie des deux personnages centraux, un homme qui se féminise et une épouse qui se laisse abandonner, un couple en dérive dans une époque où l’horreur de la guerre laissait la place à la folie de l’existence.

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Outre ce scénario, extrêmement bien construit, et qui n’aurait sans doute pas eu la même vérité, le même puissance, s’il avait été mis en images, mis en scène par un homme, outre cette histoire, donc, le dessin de Chloé Cruchaudet rappelle parfois, par son découpage, celui de Will Eisner, mais se révèle totalement personnel grâce à la variété des effets et des styles qu’il nous offre tout au long des pages. La priorité de l’auteure, c’est de plonger, et nous plonger à sa suite, dans un récit " vivant ". D’où cette étonnante présence du mouvement, un mouvement qui rythme les personnages et les inscrit, les insère dans l’existence qu’ils se créent ou subissent.

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Je parlais de la variété de la palette graphique de Chloé Cruchaudet. Elle est évidente lorsqu’il s’agit pour elle de dessiner la guerre et ses cauchemars, en quelques planches somptueuses.

 

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Cet album ne se contente pas de raconter, de décrire le destin étonnant de deux êtres réels. Ce destin se décline dans un monde réel, lui aussi. Celui de la grande hécatombe de 14-18, d’abord, celui des années folles, ensuite, ces années pendant lesquelles une nouvelle forme de liberté s’est révélée à tout un chacun et, sans doute, aux femmes d’abord.

 

En se travestissant, Paul devient Suzanne et se perd lui-même. La désespérance est au rendez-vous, malgré quelques arcs-en-ciel qui éblouissent ses quotidiens. Et c’est ce mélange de désespoir et d’éblouissement que Chloé Cruchaudet parvient à restituer au papier avec une qualité rare : celle de ne jamais privilégier le sensationnel mais, tout au contraire, de n’accepter ce sensationnel qu’au travers des gestes de la vie de tous les jours, au travers de sentiments qui n’ont rien d’exceptionnel. L’histoire est exceptionnelle, son déroulement ne l’est pas. Mais ce livre, lui, croyez-moi, est une exception dans un genre dessiné qui, trop souvent, tourne en rond. Un album à ne rater sous aucun prétexte !

 

Jacques Schraûwen

 

Mauvais Genre (auteure : Chloé Cruchaudet – éditeur : Delcourt)