Lorsqu'Albert Einstein a refusé de devenir président d'Israël

Véritable "superstar" scientifique du XXe siècle, Albert Einstein reste aujourd’hui célèbre pour sa théorie de la relativité. À côté de sa contribution scientifique, son importante stature morale est, elle, plus rarement dépeinte. Constamment en quête de justice, Einstein est décrit par l’historien Simon Veille comme "un homme d’avenir" et profondément humaniste.

Investi à sa façon dans la cause sioniste, Albert Einstein s'est vu proposer, le 17 novembre 1952, de succéder au défunt Chaim Weizmann comme président d'Israël.

De l’héritage culturel au réveil identitaire

Dans la ville allemande d’Ulm, en 1879, Albert Einstein naît dans une famille juive assimilée bourgeoise, au sein de laquelle la religion s’est plus transmise par tradition que par profonde conviction.

S’il va jusqu’à se déclarer "sans confession" à l’âge de 16 ans, il est cependant révolté par le vide spirituel propre à la bourgeoisie juive. Son réveil identitaire peut également s'expliquer par la déferlante antisémite qui gangrène l’Europe dès la fin du XIXe siècle.

En 1896, il renonce à sa nationalité allemande, estimant la société de Bismarck trop répressive et militariste. En 1914, à Berlin, Einstein s’insurge contre cette tendance conformiste chez les Juifs qui n'osent assumer pleinement leur identité.

Quelques décennies plus tard, la politique antijuive menée par l’Allemagne nazie conduit Einstein à prendre davantage la défense de ceux qu'il appelle les "membres de sa tribu".

Entre-temps, le mouvement sioniste se nourrit peu à peu de l’espoir d’une terre juive en Palestine. Antinationaliste, Einstein devient lui-même convaincu de l’importance d’une identité juive assumée, tout en construisant son propre canon sioniste.

"Je sais peu de choses sur la nature, rien du tout sur les hommes"

Le 9 novembre 1952, l'Etat d'Israël perd son premier président, Chaim Weizmann, à l’âge de 77 ans. Leader charismatique, Weizmann peut se féliciter d'avoir, selon les mots de l'historien, "mené l’embarcation sioniste à bon port, étape par étape, de la Déclaration Balfour de 1917 à la reconnaissance de l’État d’Israël, en 1948, par le président Truman."

Comme successeur, le premier Ministre David Ben Gourion suggère Albert Einstein, moins isolé politiquement et, selon ses mots, "le plus grand de tous les Juifs, peut-être le plus grand des hommes" ?

Citoyen américain, Albert Einstein apprend la nouvelle dans les pages du New York Times, un télégramme vient confirmer l'information plus tard dans la journée. Nerveux, le savant sait que c'est une mauvaise idée car sa version du judaïsme ne fait pas l'unanimité. Plus tard, il aurait confié à sa fille : "Si je devais être président, j’aurais parfois à dire au peuple israélien des choses qu’il n’a pas envie d’entendre."

La réponse officielle d'Einstein

Le 18 novembre 1952, Albert Einstein présente son refus officiel, en bonne et due forme, dans une lettre à l'attention de l'Ambassadeur d'Israël aux Etat-Unis :

"Cher monsieur l’Ambassadeur, J’ai été profondément ému par l’offre qui m’a été faite au nom de notre État, Israël, mais aussi triste et bouleversé car il m’est impossible d’accepter cette offre. m’étant, toute ma vie, consacré au monde des objets, je n’ai, ni la capacité naturelle, ni l’expérience nécessaire pour m’occuper du monde des hommes et pour occuper des fonctions officielles. c’est pourquoi, même si mon âge avancé n’avait pas, de toute façon, limité mes forces, je n’aurais pas été en mesure de remplir les obligations d’un tel poste. Tout ceci est très pénible pour moi, et ce, d’autant plus, que mes rapports avec le peuple juif sont devenus la chose à laquelle je suis le plus attaché depuis que j’ai pris conscience de la fragilité de notre situation au sein des nations. Alors que nous pleurons l’homme qui, dans des circonstances particulièrement tragiques, a si longtemps porté sur ses épaules le poids de notre destin et le fardeau de notre lutte pour l’indépendance [Chaim Weizmann], je souhaite de tout cœur qu’il se trouve quelqu’un qui puisse, du fait de ses activités passées et de sa personnalité, assumer cette lourde et difficile tâche."

- Albert Einstein

(Source : Introduction de Simon Veille dans "Einstein dans la tragédie du XXe siècle", 2013)