Les Ombres

les ombres
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les ombres - © Hippolyte et Zabus

Un sujet d’actualité : l’exil. Et un traitement, tant au niveau du scénario que du dessin, véritablement somptueux !

Un exilé, masque et toge, se retrouve face à un fonctionnaire. But de cet interrogatoire: obtenir le permis qui lui permettra de rester dans cet ailleurs pour lequel il a fui tout son passé. Et pour ce faire, il doit tout raconter, de ce qu’il est, de ce qu’il a été, de ce qu’il a vécu. Le mensonge serait sans doute possible, mais des ombres l’en empêchent. Des ombres qui sont celles de ses proches, morts. De ceux qu’il a côtoyés à un moment ou l’autre de sa fuite. Et qui exigent de lui qu’il ne les oublie pas, qu’il ne les renie pas, qu’il ne gomme pas, en même temps que leur vérité, sa propre mémoire.

Et cet exilé se livre. Il décrit ce que fut sa fuite. Il vivait dans le Petit Pays, envahi par son voisin, le Grand Pays, désireux de s’approprier toutes les richesses du sous-sol. Face aux « cavaliers sanguinaires », il a été obligé de s’en aller, avec sa petite sœur. S’en aller pour où ? Pour l’ailleurs, tout simplement, un ailleurs dans lequel s’est déjà enfoui son père. Un ailleurs où tout serait plus beau, plus riche, plus vivable.

Cette histoire est celle de tous les réfugiés, de par le monde, de tous ceux qui doivent abandonner leur terre, leur existence, avec l’espérance presque toujours démentie de changer leur présent. Elle aurait pu être traitée de manière réaliste, elle aurait pu, tant par le scénario que par le dessin, s’enfoncer dans le désespoir, dans l’horreur quotidienne, dans la kafkaïenne réalité d’un accueil qui n’est qu’un interrogatoire. Mais Vincent Zabus, le scénariste, a voulu, comme il le dit lui-même, construire une œuvre d’art à partir de cette réalité horrible et cruelle. Et le personnage central, habillé d’une toge et portant un masque qui pourrait être asiatique ou africain, ce personnage devient l’archétype, en quelque sorte de tous les migrants du monde, qui ne trouvent jamais la place qu’ils revendiquent. Le texte est simple, mais les péripéties qui peuplent cet ouvrage sont, elles, marquées de sentiments très variés. Malgré la noirceur de l’histoire racontée, l’humour, la poésie, l’onirisme sont au rendez-vous. Zabus, dans tous ses scénarios, aime les personnages qu’il invente… Il les côtoie, il en devient le complice, l’ami, bien plus que le simple observateur. Et c’est ce qui fait la force et, osons le mot, la beauté de son scénario.

Quant à Hippolyte, dont le passé graphique est extrêmement varié, il s’est plongé corps et âme dans cette histoire. Il a réalisé, avec un talent envoûtant, un véritable roman de l’exil, partagé en chapitre qui, tous, sont presque indépendants les uns des autres. Il s’est approprié ces fameuses « ombres » en les dessinant sombres, noires, vibrantes, vivantes bien que mortes. Il a multiplié les techniques, choisissant ici la page traditionnelle aux romans graphiques, là l’explosion graphique, ailleurs la pleine page. Il manie la couleur avec une intensité remarquable, il manie le noir et blanc avec une force tout aussi époustouflante. Certaines des planches de cet album, de ce livre, peuvent ainsi se regarder longuement, le lecteur-spectateur peut s’y plonger comme on se plonge, de toutes ses sensations, dans un tableau qui plaît, qui séduit, qui enivre. Résolument moderne, le graphisme d’Hippolyte est exactement ce qu’il fallait, sans aucun doute, pour faire de cet ouvrage un livre dans lequel l’art et la réalité se mêlent intimement.

La fuite, la guerre, l’exploitation, la révolte, l’immigration, la réalité des passeurs, la traversée, symbolique et réelle du désert : les thèmes abordés dans « Les Ombres » sont ceux dont on entend parler au journal télévisé tous les jours. Et par la magie fusionnelle d’un scénario et d’un dessin, par la magie de l’onirisme et de la réalité, par une oscillation incessante entre fable, légende, conte et odyssée, ces thèmes deviennent la trame étonnante et maîtrisée d’un livre qui ne peut qu’avoir une place de choix dans votre bibliothèque !

 

 

Jacques Schraûwen

 

Les Ombres (scénario : Zabus – dessin : Hippolyte – éditeur : Phébus)