Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche)

Spirou au Kongo Belche
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Spirou au Kongo Belche - © Dupuis

Un album somptueux du mythique groom s’aventurant dans l’ancienne colonie belge, et, en parallèle, une exposition à Bruxelles jusqu’au 29 janvier : une double actualité à ne rater sous aucun prétexte !

Plusieurs couvertures pour un même album… Dont une qui, directement inspirée par Hergé, s’ouvre sur une traduction en bruxellois des péripéties vécues par Spirou, en 1947, dans les profondeurs d’un Congo colonial !

Il est de bon ton, depuis quelques années, lorsqu’on aborde l’époque colonialiste, de se croire obligé de porter un jugement péremptoire sur l’attitude du colonisateur vis-à-vis du colonisé. Et même si, bien évidemment, tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’asservissement de l’homme par l‘homme ne peut qu’être inacceptable, il est tout aussi évident que l’honnêteté intellectuelle impose aussi de se replacer dans une perspective historique réelle.

Et c’est bien le cas, ici, dans cet album qui voit Spirou, Fantasio, Spip, et la Femme Léopard s’enfoncer dans la brousse congolaise.

Pas de jugement a posteriori, non, mais, par contre, une restitution extrêmement fidèle de ce qu’était le Congo Belge en ces années de juste après-guerre !

J’en veux pour témoins, par exemple, que les auteurs nous y parlent de Kinshasa comme étant un quartier de Léopoldville, rien de plus à l'époque, ou qu’ils nous parlent également de la langue véhiculaire du Katanga, le kiswahili, et pas le terme erroné utilisé depuis les années 80, Swahili, ou encore la manière dont les Congolais appelaient les missionnaires, les pères blancs : bwana monpé…

Ce respect pourrait n’être que nostalgique, mais il n’en est rien. Yann est un scénariste qui, toujours, même au travers de scénarios extrêmement datés dans l’Histoire, éprouve le besoin d’y placer des ponts avec le monde d’aujourd’hui, et c’est bien le cas ici.

Et le propos aurait pu déboucher, dans cette aventure, sur l’horreur, puisqu’on y parle de vrais méchants, d’anciens nazis, par exemple ! Mais là aussi, Yann a à cœur de ne pas trahir le personnage de Spirou, qui se doit d’être porteur d’aventure et, surtout, d’humour ! Ce qui ne l’empêche pas, malgré tout, de faire quelques réflexions d’abord et avant tout humanistes.

L’histoire racontée par les deux compères, Olivier Schwartz et Yann, met en scène des tas de personnages à la fois caricaturaux et pleins de références, qu’elles soient historiques, littéraires ou cinématographiques.

Il y a un " chef " qui est un mélange caricatural entre Lumumba, Tshombé et Mobutu. Il y a des anciens nazis recyclés dans la construction d‘une arme redoutable. Il y a un missionnaire blanc tout en rondeurs assumées. Il y a des sorciers africains, des combats, des crocodiles, des lions, des éléphants, des tribus sauvages, des coutumes ancestrales refusées par une Congolaise de Belgique.

Il y a des méchants qui ne le sont pas vraiment, finalement, sauf ceux qu’on ne voit pas et qui étaient les tortionnaires des camps de concentration, des tortionnaires qu’on mentionne à peine en fin d’album.

En fait, ce qui caractérise cet album, c’est qu’il est passionnant de bout en bout. Passionnant, dans le sens complet du terme ! Empli de passion, une passion qu’ont les deux auteurs vis-à-vis de leur histoire, vis-à-vis du personnage dont ils sont " locataires ", vis-à-vis de leur collaboration plus que complice.

Une passion qui se devine de page en page, au travers de l’osmose entre textes et dessin, entre décors et mise en évidence de certains dialogues par l'absence, justement, de décors.

Une passion amusée, aussi, dans la construction narrative de cet album. Il y a l’histoire principale, bien entendu. Il y a aussi celle qu’on devine entre Spirou et une jeune femme. Il y a enfin une autre aventure qu’on peut lire en lisant uniquement les bas de cases : les amours de Spip, ses réflexions, un peu à la manière, de la coccinelle qui était chère à Gotlib. Et là également, on sent que les deux auteurs s’en sont donné à cœur joie !

Yann est un scénariste qui a toujours (ou presque !...) réussi à m’enthousiasmer, quel que soit le sujet qu’il décide d’aborder.

Olivier Schwartz, lui, appartient, sans aucun doute possible, à une famille de dessinateurs soucieux de " raconter " en dessins des histoires souriantes, fouillées. Je dirais que son style mêle ceux de Jijé (le personnage de Youma, par exemple), de Franquin (la profusion des détails…), et la folie iconoclaste de Chaland. Sans oublier Hergé qui, au passage, semble nous honorer de sa présence au travers d’une couverture étonnante et lumineuse !

Mais cet album possède, à mes yeux en tout cas, une qualité supplémentaire, et essentielle même ! Puisque Spirou est un héros typiquement belge, bruxellois même de par l’hôtel où il travaille, il lui fallait un profond ancrage de belgitude aussi, et cet ancrage se fait, dans cet album, grâce à une version traduite en bruxellois, une version qu’aucun Belge digne de ce nom ne peut rater !

Joske Maelbeek (avec Georges Lebouc) s’est attelé à la tâche, avec un entrain et une joie communicatifs ! Et pour que personne ne se perde en cours de route, il a ajouté, en fin d’album, un long glossaire qui, à la lecture, se révèle savoureux, lui aussi !

Le patois bruxellois rejoint ainsi la passion (encore elle, oui !...) que Yann a toujours cultivée à l’égard de la langue, des idiomes, des particularités régionales du langage.

Qu’ajouter d’autre sinon souligner la qualité de la couleur, celle du lettrage également, dû à Philippe Glogowski.

Je parlais plus haut dans cette chronique de fidélité historique. Elle existe aussi dans le dessin, dans la reproduction des objets africains, par exemple. Et vous pourrez en juger par vous-mêmes en vous rendant rue des Minimes, à Bruxelles, à la galerie Mestdagh, spécialisée dans l’art africain, et qui accueille une exposition de plusieurs dessins originaux de cet excellent et réjouissant album !

 

Jacques Schraûwen

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche) (dessin : Olivier Schwartz – scénario : Yann – traducteurs en bruxellois : Joske Maelbeek et Georges Lebouc– couleurs : Laurence Croix – éditeur : Dupuis)

Lien vers la galerie Mestdagh