Le train des orphelins : 3. Lisa

Dans les années vingt, on emmenait les orphelins de New York en train, dans les campagnes, afin de les offrir à qui voulait. Pour certains d’entre eux, la chance était au rendez-vous, mais la plupart ne devenaient que des garçons de ferme, des enfants esclaves, vivant un quotidien encore pire que ce qu’ils vivaient à l’orphelinat.

Dans ce troisième volume d’une série qui se construit par cycles de deux albums, on retrouve Jim, le personnage central des deux premiers opus. Il est marié, il est heureux, enfin. Mais sa mémoire reste douloureusement tournée vers l’absence de son frère Joey. Et c’est Joey que l'on va suivre, lui qui va accompagner Lisa, une autre de ces orphelines ballotées par le destin, à la poursuite du passé.

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Le train des orphelins : 3. Lisa © Tous droits réservés

Les années vingt d’une part, les années nonante d’autre part : présent et passé se mêlent sans cesse sous les pas de Lisa et Joey, au long de leurs errances, au plus profond de leurs rêveries, aux évidences retrouvées de leurs mémoires.

Au-delà de l’anecdote qui prouve, une fois de plus, que le monde, notre monde, s’érige sur des ruines et des silences gommés par la grande Histoire, c’est à une véritable quête humaine que nous convient les auteurs de ce « train des orphelins ». Tout en restant ancré dans une réalité historique parfaitement restituée et bien documentée, c’est à ses personnages, d’abord et avant tout, que s’attache le scénariste Philippe Charlot. Sans mièvrerie, il nous fait pénétrer, à petites touches, à la fois dans ce qu’ils étaient enfants et dans ce qu’ils sont adultes et vieux, avec leurs espoirs et leurs traumatismes, avec leurs attentes et leurs joies, avec leurs souvenances et leurs tristesses. Passant sans cesse d’aujourd’hui à hier et d’hier à aujourd’hui, Philippe Charlot réussit véritablement à créer des portraits humains qui ne sont pas faits d’une seule pièce, mais qui, frappés tout simplement du sceau de la vérité, décrivent des hommes et des femmes nourris à la fois de leurs passés pluriels et de leurs futurs rêvés et espérés. Et Charlot a le talent rare de parvenir à cette incessante oscillation entre ce qui fut et ce qui est sans jamais perdre le lecteur en chemin.

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Le train des orphelins : 3. Lisa © Tous droits réservés

Et ce qui aurait pu n’être qu’un mélo sans grand intérêt, une resucée de Dickens, devient une histoire lumineuse, grâce aussi au dessin tout en finesse et en expression de Xavier Fourquemin, un dessin qui s’amuse à restituer avec un bonheur total les paysages et les décors du début du vingtième siècle comme ceux de la fin de ce siècle aujourd’hui éteint. Bien sûr, sous sa plume, ce sont les personnages qui sont importants. Mais aucune existence, sans doute, ne peut être dissociée de son environnement, de ses environnements. Et c’est un véritable plaisir que de se plonger dans ce graphisme qui, sans être réaliste, parvient à montrer de la réalité les ambiances et les mouvements qui la rendent totalement tangible. Fourquemin, incontestablement, est un des dessinateurs importants de ces dernières années, tant par son talent que par l’intelligence qu’il a de ne se plonger que dans des scénarios qui se refusent au manichéisme et aux diktats de la mode littéraire !

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Le train des orphelins : 3. Lisa © Tous droits réservés

Il faut aussi souligner la qualité de la mise en couleurs effectuée par Scarlett Smulkowski. Cette couleur souligne la puissance et la beauté du dessin tout en lui offrant une luminosité qui ensoleille jusqu’aux pénombres de l’histoire racontée.

 

Cette série, vous l’aurez compris, plus qu’attachante, est une totale réussite. Sans effets inutiles, sans larmoiements trop faciles, elle est faite d’humanisme. A lire, donc, à relire, et à faire lire !

 

 

Jacques Schraûwen

 

Le train des Orphelins : 3. Lisa (scénario : Charlot – dessin : Fourquemin – édieur : Bamboo Grand Angle)