Le Creahm au Poème 2 : sexe , espace et poésie. Le monde étrange de Roger Angeli.

 Roger Angeli Moïng Nika
Roger Angeli Moïng Nika - © Roger Angeli et Creahm

Le Creahm-Bruxelles, promoteur des activités artistiques des personnes handicapées mentales a toujours pu compter sur de remarquables acteurs et metteurs en scène, suscitant empathie et tendresse pour les uns, malaise pour les autres. Jaco Van Dormael est sans le doute le plus célèbre qui a  donné sa chance au cinéma à Pascal Duquenne dans ‘Le huitième jour’ il y a 20 ans. Mais au théâtre aussi, plus confidentiel, Jaco et d’autres comme Charlie Degotte et Yves Hunstadt ont œuvré avec conviction, surfant sur cette vague d’irrationnel, rapprochant nos mondes.  Très récemment le cirque s’en est mêlé, produisant un attendrissant spectacle "Hyperlaxe " de la compagnie Te Koop, coproduit par l'Espace Catastrophe  Côté flamand c’est Alain Platel qui a intégré des artistes handicapés mentaux dans son univers explorateur de marges.

C’est au tour de Bénédicte Davin et Jean Fürst de mettre leur talent au service d’une œuvre étrange, celle de Roger Angeli déjà connu et reconnu comme artiste plasticien du Mad Museum de Liège à…Chicago. Son style ? " des yeux aux iris multiples, des bouches pulpeuses et des nez à perspective aplatie ". Mais il écrit aussi beaucoup dans un style halluciné et obsessionnel mêlant sexe et espace, multipliant aphorismes et saillies qui illustrent parfois ses dessins.  De quoi séduire Bénédicte Davin et Jean Fürst qui se lancent avec succès  dans une performance qui rassemble  et synthétise, en un peu moins d’une heure,  150 textes écrits à la marge, se limitant à quelques thèmes obsessionnels : le sexe, l’amour, les voyages dans l’espace. Nous sommes devant deux personnages allongés presque nus, puis revêtus d’une ‘combinaison spatiale’ fort élégante. Ils parlent et parfois chantant sous l’œil de Roger Angeli  qu’on aperçoit en vidéo ou représenté par ses  œuvres plastiques fort intrigantes. Ils racontent quoi les 2 complices? Une "sortie dans l’espace" qui tourne souvent à l’obsession sexuelle dans une langue crue, racontant les fantasmes de couple sans retenue particulière, brutes de décoffrage.  Les pudiques seront gênés, les autres, comme moi  reconnaîtront que ces fantasme sexuels sont partagés par.. .tout le monde. Plus difficile à suivre, l’enchaînement des épisodes où la logique et donc le fil du récit nous laisse parfois en rade pour nous rattraper au vol.  C’est ici que l’expérience de Bénédicte et Jean fait merveille. Lui a toujours fréquenté des univers singuliers, Mossoux-Bonté, Karine Pontiès, Jacques Delcuvellerie. Et il a développé en outre une compétence de contre ténor. Elle a toujours ailé l’expérience vocale singulière avec un goût particulier pour des expériences limite comme le "lettrisme". Ils étaient en somme prédestinés à défendre un monde irrationnel avec des incandescences et des chutes, comme celui de Roger Angeli dont l’étrangeté est déjà dans le titre

Je conseillerai donc ce spectacle à tous les curieux de mondes " hors normes " capables de tricoter et détricoter et la logique et les fantasmes ou la logique des fantasmes, appliquée à une sorte de rêve éveillé.

" Moïng-Nika, une intrigue singulière ". A Poème 2,  jusqu’au 18 juin (dimanche compris)

Christian Jade (RTBF.be)