Le combat ordinaire : intégrale

Il y a, dans cette œuvre, tout : de l’amour, de la peur, de l’intelligence, de la naïveté, de la soumission, de la révolte, des réflexions sur l’art, sur le journalisme, sur l’image, il y a de la tendresse, de la bêtise, de la psychiatrie, de la grande Histoire… Ce combat ordinaire est, tout simplement, celui de l’humain face au monde, mais aussi face à lui-même, pour tenter de faire autre chose que survivre !

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combat ordinaire © larcenet

Je me dois de faire un aveu. Lorsque l’édition originale du premier tome de cette série est paru, il y a une bonne dizaine d’années, je l’ai feuilleté chez mon libraire favori. Les dessins m’ont semblé simplistes, et les dialogues, lus en zappant, m’ont semblé destinés à un public " bobo ". Je l’ai donc refermé, et vite oublié.

Heureusement, cette intégrale vient de paraître, et, ayant adoré Blast, autre série de Manu Larcenet, j’ai décidé de retenter l’aventure de la lecture.

Je crois que c’est Brel qui disait qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis ! Au bout de trois pages, j’ai compris que je me trouvais enfoui, en quelque sorte, dans un livre inclassable, tant par son contenu littéraire que par son graphisme, un livre qui se révèle, de planche en planche, être le miroir du monde, le miroir aussi de ses lecteurs.

Dans une auberge espagnole, chacun apporte un petit quelque chose. Dans l’auberge de ce combat ordinaire, tout est déjà là. Mais pas encore servi : et chacun, ainsi, y déniche les phrases, les vignettes, les mouvements, les errances, qui lui parlent, qui lui sont comme des reflets de ses propres combats.

" Le combat ordinaire " est peut-être bien le livre le plus épique que la Bande Dessinée nous ait jamais offert. Mais l’épopée, la vraie, l’essentielle, n’a pas besoin d’artifices, d’épées, de luttes sanglantes, de cris, de mouvements de foule ! Dans notre vingt-et-unième siècle technocratique à outrance, l’épopée est celle, d’abord et avant tout, du quotidien. Marco, le personnage central et omniprésent de ce combat ordinaire est un vrai personnage d’épopée : une épopée intérieure, certes, mais qui ne peut exister et aboutir, à force d’incertitudes, à son accomplissement, qu’au travers des rencontres, des regards en échange, des sentiments et des sensations en partage.

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le combat ordinaire © larcenet

Et quand je disais qu’il y a vraiment tout dans cette histoire de 250 pages, ce n’est pas du tout une manière de parler ! Marco est un enfant du vingtième siècle finissant, qui n’a pas de véritable engagement dans l’existence. Il a ses fêlures, ses angoisses profondes que la psychanalyse réussit à peine à endiguer. Il a ses espérances et ses désespoirs. S’engager dans quoi que ce soit lui semble impossible. Et ce livre raconte le périple de cet homme pour se découvrir, pour s’accepter comme animal capable de ressentir, d’aimer, d’offrir… Et au fil des ans, ainsi, sans démission aucune, il comprend l’amour, la haine, le souvenir, il en fait, peu à peu, des alliés de sa construction, de sa reconstruction.

Le talent de Manu Larcenet est de réussir à parler de tout le monde à partir d’un cas particulier, à partir d’un personnage dans lequel, incontestablement, il a mis beaucoup de de lui-même.

Son talent est d’utiliser un langage fluide, léger, simple, avec de superbes touches poétiques, avec quelques envolées humoristiques parfaitement maîtrisées. C’est par tout cela que " Le combat ordinaire " est une véritable œuvre littéraire.

Son talent réside aussi dans la belle simplicité de son graphisme. Le découpage traditionnel n’a nul besoin de fioritures pour nous permettre, nous les lecteurs, de frémir et de frissonner en même temps que Marco, de nous émerveiller devant les mêmes paysages, d’avoir envie de fuir les mêmes réalités.

Le talent de Manu Larcenet, finalement, est de réussir l’osmose parfaite entre le scénario et le dessin. Ces deux pôles de sa narration sont, d’évidence, indissociables !

" Le combat ordinaire " est un livre sombre et ensoleillé, immobile et plein de mouvances, souriant et pleurant. C’est un livre sensuel, au premier sens du terme, puisqu’il fait appel, de bout en bout, à tous nos sens

Un livre à lire, à relire, à redécouvrir sans cesse ! A s’offrir et à offrir !

Un livre dont vous ne pouvez pas vous passer, si vous aimez la bande dessinée dans ce qu’elle a de plus intelligent !

 

 

Jacques Schraûwen

 

Le Combat Ordinaire : intégrale (auteur : Larcenet – éditeur : Dargaud)