"La pendue de Londres" de Didier Decoin chez Grasset

Didier Decoin
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Didier Decoin - © La pendue de Londres chez Grasset

L’histoire d’Albert Pierrepoint, bourreau britannique, exécuteur de 450 personnes. Il fut l’un des derniers bourreaux du Royaume-Uni ; il succédait à son père et à son oncle. Il procéda à sa dernière pendaison le 13 juillet 1955. C’était Ruth Ellis, "La pendue de Londres", l’héroïne du livre de Didier Decoin.

Rencontre avec Didier Decoin

 

C’est Ruth Ellis qui vous a amené sur les traces du bourreau. Personnage rare dans la littérature ?

 

L’histoire de Ruth Ellis me touche beaucoup, mais je trouvais qu’il lui manquait cette espèce de nervosité qu’il y a dans les grandes histoires dramatiques. Et quand j’ai découvert qu’Albert Pierrepoint avait été son exécuteur, quand j’ai découvert son histoire et sa personnalité, je me suis dit qu’il y avait matière à écrire un livre qui pourra se durcir, un peu comme l’histoire de " Ce soir à Samarcande ".

L’inéluctable marche de quelqu’un vers la mort, et la mort qui marche vers quelqu’un. Et ces deux personnes, quoi qu’elles fassent, vont forcément se rencontrer. La personnalité de Pierrepoint m’a immensément séduit.

 

Il est étonnant, humble, précis dans ses gestes, efficace dans son travail, comment avez-vous trouvé tous les détails techniques ?

 

Ca fait longtemps que je travaille sur la peine de mort, que j’ai une relation privilégiée dans le sens où c’est la seule cause qui me fasse descendre dans la rue, et signer des pétitions… Donc je connais un certain nombre de détails techniques, concernant non seulement la pendaison, mais aussi les différents moyens que l’homme a inventés pour donner la mort à son prochain.

Il y a une littérature là-dessus, et puis il a laissé des mémoires, racontant comment cela fonctionnait. Mais c’est plus anglo-saxon que français, le fait de s’intéresser à ce genre de choses. Mon véritable problème de documentation concernait Londres, dans les dix années d’après-guerre. Londres, à l’époque, ce n’était pas du tout ce que l’on en connaît aujourd’hui. C’était des terrains dévastés, des quartiers bombardés, une ville crépusculaire et brouillasseuse, il y a peu de villes qui ont reçu des bombes comme Londres. Ensuite il y a eu les problèmes d’approvisionnement, et la ville est restée sombre beaucoup plus longtemps que Paris par exemple.

Ca m’a fasciné de décrire cette ville en noir et blanc, où palpitent ici et là, les lumières des pubs, des boîtes de nuit et des premiers spectacles qui redémarrent. Ce sont les lieux où l’on trouve Ruth Ellis.

 

Lorsque Bernard Pivot, à la fin de son émission, interrogeait son invité sur le métier qu’il n’aurait pas aimé faire, il répondait 9 fois sur 10, bourreau. Pas vous ?

 

Non moi j’ai répondu vétérinaire.

Vous nous le rendez sympathique ce bourreau ?

 

Mais il l’est. Il est différent des autres bourreaux je pense, par le formidable respect qu’il a pour ses patients. Il ne les jugeait pas, il savait qu’il n’avait pas à les punir, mais seulement à les aider à passer de l’autre côté, de la manière la plus rapide et la plus indolore qui soit. C’est une préoccupation qu’on ne retrouve pas chez d’autres bourreaux. J’ai lu des biographies de divers exécuteurs, français ou américains, chez qui on ne retrouve pas du tout ces préoccupations, mais plutôt un désir de vengeance et un sentiment de sadisme. Pierrepoint était élégant, et toujours bien vêtu pour procéder à ses exécutions. Et il trouvait dégradant que certains de ses confrères s’habillent en bleu de chauffe et n’ôtent pas leur chapeau ou leur casquette devant l’homme qui allait mourir. C’est cette façon qu’il a eu de reconsidérer la peine de mort, qui m’a rapproché de lui et me l’a rendu sympathique.

Et au fil du temps, il va reconsidérer sa position face à la peine capitale et admettre, surtout à la mort de Ruth Ellis, qu’elle est cruelle et qu’elle ne sert à rien. A la fin de sa vie, c’était un abolitionniste presque aussi convaincu que je le suis moi-même. Ce cheminement est formidable.

 

Ruth est autant victime que coupable ?

 

Pour moi elle est davantage victime. Aujourd’hui, elle aurait écopé de sept ans de prison. Elle n’a pas eu de chance, elle est née sous une mauvaise étoile, tous les hommes qu’elle a côtoyés se sont conduits de manière ignoble avec elle. Et l’une des malédictions de Ruth, c’est d’être née anglaise, à une époque où le code pénal ne prévoyait que deux solutions: coupable ou non coupable. Et coupable de meurtre, c’était la peine de mort automatique. Aujourd’hui existe la notion de responsabilités limitées, de circonstances atténuantes …

Je ne dis pas qu’elle a eu raison de tirer sur son amant, mais ce meurtre est plein de circonstances atténuantes. Elle a été victime d’un système judiciaire absurde.

 

Une pure merveille

 

Christine Pinchart

La suite de l'interview au micro de Christine Pinchart