La guerre des Lulus

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lulus - © casterman

Une série « tous publics » parfaitement réussie ! Des mômes vieillissent au rythme de la guerre et se construisent, peu à peu, dans un univers où l’enfance n’a plus vraiment sa place.

Cent ans… Cent ans déjà qu’éclatait la grande guerre, la der des der… Et la bd, bien évidemment, ne va pas rester les bras croisés pour parler de ces années qui furent d’horreur et d’inhumanité. Avec " La Guerre des Lulus ", c’est par le petit bout de la lorgnette que ce conflit est abordé, avec talent et intelligence. Construite année par année, autour de quelques enfants perdus, cette série réussit à aborder des thèmes universels sans jamais verser dans le pathos ni le spectaculaire.

La Picardie… Une abbaye est transformée en orphelinat. Parmi les enfants qui s’y trouvent, confiés aux bons soins d’un instituteur et d’un prêtre bonhomme, quatre gamins : Lucas, Lucien, Luigi et Ludwig. Les Lulus. Même s’ils n’ont pas le même âge, ils forment un groupe, une confrérie, au sein de laquelle ils inventent, de complicités en bagarres, le sens de l’amitié.

Nous sommes en 1914. L’instituteur part à la guerre. Une guerre qui doit se terminer en quelques semaines. Mais voilà... Les Allemands marchent de victoire en victoire, et le petit village de Valencourt, le petit village des orphelins, est menacé. Tout le monde est évacué. Sauf les Lulus qui, en fugue dans la forêt, se retrouvent abandonnés.

Commence alors, avec vue lointaine sur la guerre, avec vue sur l’ennemi qui occupe le village, la nécessité de vivre, de survivre. Avec une petite fille, qui les rejoint, perdue par ses parents au cours de l’exode. Avec un militaire allemand déserteur.

Il y a dans cette histoire une volonté à la fois d’éviter le mélo qui aurait pu naître de cet abandon de quelques enfants, et à la fois de ne montrer la guerre que de loin.

On se trouve incontestablement, avec ces fameux Lulus, dans un univers de " grand jeu ", dans une ambiance littéraire assez proche de ce que fut la collection Signe de Piste en son temps. C’est l’enfance qui nous est décrite, montrée, racontée. Mais une enfance qui, tout en conservant toutes ses réalités d’émerveillement et d’apprentissage, d’amusement et de sourires, s’enfouit irrémédiablement dans l’âge adulte. Et Régis Hautière raconte cette histoire d’une façon linéaire et ouverte aux émotions, aux vraies émotions de ces jeunes. Pas de faux-semblant dans son scénario, pas d’effets inutiles, mais le simple récit, au sens noble du terme " simple ", d’une aventure d’abord et avant tout humaine.

Le dessin de Hardoc accompagne parfaitement cette histoire. Il se caractérise par un graphisme classique, par un découpage simple et linéaire, par un plaisir à varier les plans, à cultiver ici et là le sens du détail.

Là où le scénariste fait vieillir ses personnages d’album en album, d’année en année, il fallait que les traits du dessinateur accompagnent cette évolution. Et la force de Hardoc, au travers de son semi-réalisme, c’est de réussir à faire vieillir ses héros, en leur imposant même des visages, dès le deuxième tome, qui ont des caractéristiques adultes évidentes. Des visages qui, parfois, se rapprochent d’une certaine caricature, mais importante puisqu’elle permet d’intensifier les sentiments et les expressions.

Sa force aussi, et ce qui donne un rythme à son graphisme, c’est de restituer des décors de manière presque réaliste, et d’y multiplier les lieux qui accrochent le regard.

J’aime la BD quand elle réussit, sans se prendre au sérieux, à parler simplement de choses graves. Lorsqu’elle s’ouvre à des lectorats variés, en même temps, sans tomber pour autant dans la mièvrerie. Et c’est bien le cas avec cette guerre des Lulus, une série où l’émotion et l’observation sont constantes, une série dont la réussite continuera, sans aucun doute, à s’affirmer.

 

 

Jacques Schraûwen

La guerre des Lulus : 1. 1914, la maison des enfants trouvés - 2. 1915, Hans – scénario : Régis Hautière – dessin : Hardoc – éditeur : Casterman)