La Femme Léopard

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spirou - © dupuis

Un Spirou à la fois fidèle et iconoclaste : un album jouissif que l’on doit aux talents conjugués de Yann et Schwartz, un « Spirou » très, très réussi !

Nous sommes en 1946, et sur les toits de Bruxelles, une femme léopard est poursuivie par ce qui semble être deux robots. Elle trouve refuge dans l’hôtel où travaille le groom Spirou. Et s’ensuit une aventure qui va entraîner Spirou, la femme léopard et bien entendu Fantasio à la recherche d’un fétiche africain… et de nazis toujours bien actifs !

Spirou, à l’instar d’Asterix, de Tintin ou de Gaston, appartient véritablement à la grande histoire de la bande dessinée ! Depuis 1938, ce petit groom a vécu des tas d’aventures qui l’ont emmené aux quatre coins du monde, sous la plume de Rob Vel d’abord, de Jijé ensuite, et puis de Franquin, Nic Broca, Fournier, Tome et Janry, et j’en oublie. Et le voici, à la sortie de la seconde guerre mondiale, à la fois fidèle à lui-même et merveilleusement irrévérencieux ! Il faut dire que Yann, le scénariste, est de ceux qui ne se contentent jamais de marcher sur des sentiers tout tracés. Son humour caustique, son plaisir à détruire les clichés, à détourner les habitudes, tout cela fait merveille ici. Ici où Spirou ne se remet d’un chagrin d’amour qu’en picolant, avant de se reprendre grâce à l’irruption de la femme léopard et de la chance qu’elle lui offre de quitter le train-train déprimant de son boulot ! Fidèle à ce qu’il était sous la plume de Franquin ou de Jijé, puisqu’il reste un héros, mais résolument humain aussi, en même temps, le Spirou de Yann et Schwartz enrichit le nombre déjà imposant de ses représentations !

Une bande dessinée " réussie ", c’est une bande dessinée à la lecture de laquelle on prend du plaisir… Des plaisirs pluriels, même… Et ici, la verve de Yann, encore une fois, parvient à étonner, à éblouir. Les références sont nombreuses, disséminées ici et là et tantôt culturelles, avec Sartre et De Beauvoir, tantôt graphiques avec l’œuf de Sophie, par exemple, ou un personnage issu tout droit des albums de Tintin, tantôt encore littéraires avec Vian et cette presque citation : " je ne crache jamais sur une tombe ouverte "… C’est un album qui file dans tous les sens, sans pour autant rompre la trame narrative. Une trame qui se construit à partir des personnages, évidemment, mais aussi au travers d’une époque, et d’un pays, la Belgique. Spirou vit cette aventure-ci en 1946, à Bruxelles, et puis à Paris, mais il est et reste totalement belge !

Une bande dessinée " réussie ", c’est aussi du dessin qui accroche le regard. Et la graphisme de Schwartz, dans la lignée mélangée de Jijé, Franquin et Chaland, possède un rythme propre qui ne lasse à aucun moment. Le découpage est classique, les décors sont fouillés, les expressions des personnages frôlent la caricature dans en exagérer les défauts, les plans intimes et spectaculaires se suivent en créant un rythme endiablé au récit. Ce n’est pas le premier album dans lequel Schwartz se retrouve aux commandes graphiques du personnage de Spirou. Un personnage qu’il aime, incontestablement, à qui il donne une vie trépidante, Plus qu’une reprise, plus qu’un hommage, c’est une véritable œuvre originale que cette " femme léopard " ! Dans une Bruxelles reconnaissable, même si elle est souvent improbable…

Dans le cinéma, la littérature, la bande dessinée, les œuvres les plus marquantes sont souvent celles qui mettent en scène des tandems. Spirou, ainsi, sans Fantasio, ce n’est pas vraiment Spirou ! Mais on se retrouve aussi très souvent frustrés face à ces duos : comment sont-ils nés, quelles en furent les origines, les évolutions, qu’est-ce qui a créé entre deux personnages une amitié qui en fait les éléments moteurs d’intrigues de toutes sortes ? Eh bien, Yann et Schwartz nous permettent, dans cet album, de découvrir en quelque sorte la naissance de cette amitié, entre deux héros totalement différents l’un de l’autre. Et cette genèse, partie intégrante de l’histoire racontée, en est un plus évident !

Une des caractéristiques de la série " Spirou ", c’est la multiplication des personnages secondaires. Et ici, ils sont nombreux : Sartre, Vian, Gréco, entre autres. Et puis, bien sûr, cette fameuse femme léopard, pour laquelle le graphisme de Schwartz se fait quelque peu plus réaliste. Comme si la présence plus " réelle " d’une héroïne qui, peu à peu, n’est pas qu’un personnage secondaire, permettait à la trame narrative de s’enrichir, de s’ancrer mieux, ou différemment, dans la réalité. Et pour dessiner cette sculpturale Africaine, Schwartz n’a pas raté son coup !

Ce qui est captivant dans un album de " Spirou " réussi, c’est que le lecteur se laisse entraîner par une histoire bien racontée, pleine de péripéties, pleine de sourires aussi et surtout. Et croyez-moi, avec " La Femme Léopard ", vous n’aurez, tout comme moi, qu’une envie : vous laisser emporter sur les routes souvent improbables, teintées de fantastique, d’une histoire qui mêle à la réalité historique une imagination plus que fertile !

 

Jacques Schraûwen

La Femme Léopard (dessin : Olivier Schwartz – scénario : Yann – éditeur : Dupuis)