La couleur de l'air

bilal
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bilal - © casterman

Un album signé Bilal, c’est toujours la promesse d’un graphisme aux belles surprises !

Et c’est bien le cas ici ! Les surprises, d’ailleurs, jaillissent aussi du scénario, de l’histoire racontée. Nous sommes toujours en pleine science-fiction, dans ce troisième opus d’une trilogie haute en couleurs, mais une SF dont le discours devient, au fil des pages, et jusqu’à l’éblouissement de la dernière planche, d’un humanisme totalement ancré dans notre époque contemporaine.

La Terre se révolte. Et son coup de sang se tourne vers ceux et celles qui, l’habitant, ne la respectent pas, ne la respectent plus. Dans cette trilogie de fin de monde, de fin d’un monde, Bilal nous invite à suivre plusieurs personnages, tous très différents les uns des autres, tant par leurs origines que par leurs vécus.

La force de Bilal, c’est de réussir à créer un univers plausible à partir d’éléments qui ne le sont pas du tout. C’est de nous emporter à sa suite dans une histoire impossible à laquelle il réussit à nous faire croire. C’est, sous un aspect parfois très littéraire, très intellectuel, de nous offrir de participer à une fable.

A travers cette fable futuriste, Bilal nous livre une image très sombre de ce qu’est notre univers, de ce qu’est l’impuissance humaine. En même temps, ce n’est pas de la désespérance. Et ce livre, qui n’est pas un livre choral, mène les différents protagonistes, inexorablement peut-être, mais avec espérance en même temps, vers une issue où ils devront se connaître les uns les autres, se reconnaître. Et se réinventer, au-delà de l’oubli, au-delà de l’ignorance, au travers d’un nouveau langage. Rêver, même en cauchemars, ce que pourraient être leurs futurs immédiats, ne se révèle pas, ainsi, la seule manière qu’ils ont de se révolter. Et là aussi, la fable a des rapports évidents avec notre monde actuel !

Bilal est un homme de dessin, mais aussi et surtout un artiste d’ambiances, de couleurs. Et si, dans ce livre, les références littéraires sont nombreuses, les mots étant le seul bouclier à opposer au désespoir, les mots se révélant peu à peu comme inutiles, carcans de la pensée , les mots restant malgré tout essentiels, seules pièces inamovibles de la mémoire, si le langage est en quelque sorte le pivot de la fable, c’est grâce à son dessin, à ses lumières changeantes, à ses couleurs collées aux différentes réalités qu’il nous raconte, que Bilal réussit à nous faire entrer pleinement dans son histoire.

Bilal fait indubitablement partie de la grande aventure du neuvième art. Il fut, dans les pages de Pilote par exemple, et avec la complicité de Christin, un des premiers dessinateurs préoccupés par le monde politique, par l’emprise que cette Politique peut prendre, ouvertement ou insidieusement, sur l’être humain. Ici, dans la couleur de l’air, cet aspect-là de l’œuvre de Bilal est estompé. C’est l’homme, tantôt avec un H majuscule, tantôt avec un h minuscule, qui est au centre de tout. Un être, malgré tout, encore et toujours manipulé, cette fois par le monde duquel il vit, sur lequel il réside. Un être humain, finalement, marqué par la Politique qu’il a subie.

On peut ne pas aimer l’art de Bilal, mais on ne peut pas en nier la puissance. Une puissance qui, dans cette fin de trilogie, réussit à nous étonner, à nous plaire, à nous enfouir dans des questionnements que nous ne voulons peut-être pas entendre…

Un livre, donc, et une trilogie, qui méritent vraiment le détour !

 

Jacques Schraûwen

La couleur de l’air (auteur : Bilal – éditeur : Casterman)