L'envolée sauvage, deuxième cycle : Le Lapin d'Alice

Le scénariste de cet album, Galandon, est de ceux pour qui l’histoire n’est jamais celle des chiffres, des victoires et des défaites. Elle est quotidienne, elle est celle des gens, elle est celle des destins que le hasard impose, définit, crée.

Et le hasard, en juillet 1942, c’est la fameuse rafle du Vel d’Hiv, cette rafle organisée par la police française et qui permet l’arrestation de 13 152 Juifs, dont 4 115 enfants.

Parmi ces enfants, deux petites filles, deux sœurs qui réussissent, presque par miracle, à échapper à la déportation, à s’enfuir, à changer leurs prénoms, à se réfugier dans la campagne profonde. La quête que construisent ces deux enfants, au jour le jour, dans un univers qui n’est pas le leur, dans un monde où se côtoient résistants et collaborateurs, cette quête est celle de la survie. Et pour qu’il y ait survie, pour qu’il y ait espérance, elles doivent se confronter à la réalité, passer, en quelque sorte, de l’autre côté du miroir d’Alice, un miroir qui ne mène pas au pays des merveilles mais au pays de l’horrible et de l’imprévisible. Un miroir où la nécessité de la maturité devient essentielle.

Ce qui est à souligner, dans le travail de Galandon comme dans celui de Hamo, son complice dessinateur, c’est la volonté d’éviter tout manichéisme. Nous ne sommes pas dans un monde où les méchants et les bons se reconnaissent au premier coup d’œil, nous ne sommes pas dans une démarche de jugement. Les personnages qui peuplent le nouveau quotidien d’Ada et Lucja ne sont héros ou traîtres que par la force des choses.

Et parmi ces personnages, il en est un qui sort du lot, qui devient un élément moteur de la narration. Il s’agit de Berthe, la vieille femme revêche et ambigüe qui accueille les deux fillettes. Un personnage que l’on voit, au fil des pages, évoluer, pour lequel, comme les deux petites filles, on éprouve de la méfiance, de la crainte, de l’incompréhension, avant d’en découvrir toutes les réalités.

Il y a, dans l’envolée sauvage, tout le talent narratif et historique de Galandon. Il y a aussi toute la simplicité graphique de Hamo, son trait qui ne cherche jamais à éblouir et qui s’attache, de tout près parfois, aux êtres humains qu’il nous livre. Sans tape-à-l’œil inutile, avec un sens de l’épure et de la mise en scène, il insuffle au dessin de cet album le souffle que demandaient les mots de Galandon.

Jacques Schraûwen

L’Envolée Sauvage (scénario : Galandon – dessin : Hamo – éditeur : Bamboo Grand Angle)